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La force de vivre

Dans le sein maternel se développe le fœtus. Il commence à vivre et cette vie s’engagera vraiment dès la naissance. Dès lors, par instinct vital débute un combat et se manifestent des comportements inconscients. L’essentiel est d’aller de l’avant, d’avoir la force de vivre, de ne pas s’abandonner au désespoir dans les cas difficiles, pour préparer le futur. Pour cela, il faudra savoir faire son deuil, souvent engager une lutte héroïque, accepter les souffrances comme une fatalité, chercher l’apaisement dans l’amitié et l’amour, l’art, la littérature, les loisirs. Certains se réfugieront dans la croyance, la religion, iront jusqu’à se représenter la mort comme une ouverture sur l’éternité. D’autres choisiront de parler ou au contraire de se taire.

Les écrivains, les philosophes ont développé, montré tout cela à travers leur expérience comme Victor Hugo dans Les Contemplations, Nietzche dans Le gai savoir, Svetlana Alexievitch dans La supplication.

Suivons d’abord Victor Hugo. Il a perdu en même temps sa fille Léopoldine et son gendre Charles de la Vacquerie qui se sont noyés au cours d’une promenade en bateau sur la Seine. Son énergie vitale a reçu un coup d’arrêt et sa force de vivre s’exprime sous le mode de l’injonction : « Ētres ! Choses ! Vivez sans peur, sans deuil, sans nombre ! » Il veut que la nature le ressource, absorbe son désespoir et il se métamorphose en un élément naturel. « Audedans de moi, le soir tombe. » Il se sent coupé du monde pour longtemps et perd l’usage de ses sens, se dirige vers le cimetière de Villequier « sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit. » Il est poussé vers l’avant « comme un force qui va », mais se replie sur le passé plus rassurant, évoque le bonheur d’autrefois : « Ô souvenirs ! Printemps ! Aurore ! », se plonge dans le déni. Pourtant il faut s’arracher au passé, faire un travail de deuil pour retrouver la force de vivre. Hugo et son épouse s’y refusent, se libérant par les larmes : « Vous voyez des pleurs sur ma joue » ; « Hélas ! Et je pleurai trois jours amèrement. » Comme le dit Freud, le travail de deuil est nécessaire. Il se fait en trois étapes : la confrontation à la réalité, la révolte, la victoire du principe de réalité. Quand il est proscrit, Hugo lutte constamment contre l’adversité et le 4 pouvoir de Napoléon III et il est content d’avoir lutté. Cela l’a amené à conduire un combat épuisant. Il est maintenant l’homme qui marche et plus celui qui a le dos courbé du poème : « Demain dès l’aube… » Il arrive peu à peu à accepter la mort de Léopoldine sans pour autant se résigner. Après avoir exprimé sa colère contre Dieu, il se met à l’adorer pour reprendre la lutte. Il veut vivre à tout prix, mais pense à la mort qu’il associe à l’obscurité. Ainsi le poème 17 du tome IV des Contemplations décrit la mort de Charles et de Léopoldine et s’achève sur leur métamorphose en étoiles. Hugo fait une seule allusion au suicide dans le poème 4 du livre IV certainement par dégoût de la vie : « Je voulais me briser le front sur le pavé. » Quand il est exilé, l’amitié (celle d’Alexandre Dumas par exemple) et l’amour lui donnent la force de vivre, de même que son engagement dans les grandes causes comme l’opposition à la peine de mort et au travail des enfants. La religion, la nature, l’exil, les engagements le conduisent à la résilience, à la reconstruction.

Cette énergie vitale qui mène le monde, on la retrouve chez Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. Dans La supplication, elle montre sa puissance puisque la nature est luxuriante même dans la zone de Tchernobyl si durement touchée par les radiations. Quelques années après la catastrophe nucléaire, une vieille veuve qui a refusé d’être évacuée dit : « Tout vit ici. Absolument tout ! Le lézard vit. La grenouille vit. Et le ver de terre vit et il y a des souris ! Tout y est. » Après le départ des habitants et malgré les radiations, la nature a repris ses droits. En contrepartie, les morts et les malades se comptent par milliers. Les suicides augmentent de même que les cas de démence et la venue d’enfants morts-nés. Certains se culpabilisent de vouloir vivre à tout prix en se raccrochant au passé. D’autres se réfugient dans le fatalisme « Notre histoire est faite de souffrances », dans la gaîté : « Quitte à mourir autant que ce soit en musique ! », ou dans l’humour : « On racontait des blagues sans arrêt. »

Victor Hugo et Svetlana Alexievitch ont été victimes d’une perte d’énergie vitale à cause de traumatismes physiques ou psychologiques. L’un a perdu sa fille, l’autre a vécu Tchernobyl et rencontré des victimes.

Nietzche, lui, a souffert d’une maladie grave. Il a besoin de repos, de stabilité, trouve l’apaisement dans l’invention d’un monde supra sensible, immuable, éternel et dénigre la vie. Il veut profiter du moment présent, abandonne le passé pour créer de la nouveauté, se donnant une illusion d’éternité. Il refuse la pensée de la mort pour privilégier celle de la vie, dit que sa souffrance imposée par la maladie est créatrice de joie, d’une envie folle de se moquer, de devenir méchant. Sa lutte héroïque est philosophique, car le penseur doit « vivre dangereusement » pour conquérir le monde, les hommes supérieurs « voient et entendent », sont les plus heureux et les plus malheureux à la fois. Il accepte sa situation, se résigne car il faut adhérer au réel tel qu’il est, ne pas se représenter la mort afin de pouvoir continuer à vivre, valoriser « la pensée de la vie ». Il dit que l’existence de la mort rend la vie plus précieuse. Il donne au suicide une dimension symbolique et pense qu’il est dû à la peur de la mort. Il va même jusqu’à dire que le patriotisme qu’il appelle « patriotardise » est « un détour pour parvenir au suicide, un détour que l’on emprunte avec bonne conscience. »

La vie est un long combat jalonné d’embûches et chacun se débrouille à sa façon pour parvenir à la résilience. Nos trois auteurs ont été comme tout le monde affrontés à des drames, que ce soit un deuil, une catastrophe, une maladie. Ils ont puisé leur force de vivre où ils pouvaient, dans leur passé, dans la nature, la religion, la fête, des combats philosophiques, des idéaux.

Depuis un an, le monde entier subit une terrible pandémie, qui décime les populations, met en danger l’économie, nous soumet à des règles drastiques limitant nos libertés.

Où puiser notre force de vivre ? Il est bon de se réfugier dans le passé certes, mais cela ne peut être que passager et stérile. Il faut " se débrouiller " avec les moyens du bord, selon ses capacités intellectuelles, physiques, matérielles.

Certains choisissent de se tourner vers la religion, d’autres vers le travail, la création, les valeurs humaines essentielles comme l’amour, l’amitié ; l’entraide. Il est capital de conserver l’espoir en des temps plus cléments, de se dire qu’une tempête ne peut que s’apaiser. Après la pluie vient le soleil, dit le proverbe.

Andrée CHABROL-VACQUIER

La littérature, la philosophie, l’écriture sont des moyens de libération pour les femmes

  On parle beaucoup de féminisme en ce moment mais cette revendication des femmes pour échapper à la domination masculine dans tous les domaines n’est pas nouvelle et remonte aux origines. Il est intéressant d’étudier ce phénomène en littérature de la Grèce antique à nos jours en suivant le parcours des femmes d’abord oubliées puis hérétiques, universalistes, révolutionnaires, libératrices.

1) Les oubliées 

Dans l’Antiquité, de la Grèce au Proche Orient, la philosophie fut également portée par la voix des femmes, mais qu’elles soient penseuses à part entière, disciples ou formatrices, leur contribution fut oubliée et leurs œuvres égarées. Pensons à Sappho (les Odes à Aphrodite) au 6 ème siècle avant J.-.C, aux platoniciennes au V e siècle avant J.-.C, aux épicuriennes au IIIe siècle avant J.-.C, aux stoïciennes (I er siècle avant J.-.C) comme Cérellia, amie de Cicéron. Un peu plus tard (IVe siècle), pensons à Hypatie qui fut l’une des figures les plus influentes d’Alexandrie. Assassinée par une foule de chrétiens fanatisée, elle est passée à la postérité comme martyre de la philosophie et victime de l’obscurantisme. Si les noms de plusieurs femmes philosophes de la Grèce antique sont connus, l’Inde a également vu naître de célèbres penseuses comme Gargi Vachaknavi (VIIe siècle avant J.-.C) et Maitreyî qui furent considérées à l’égal des hommes comme des sages.

2) Les hérétiques (Moyen Âge et Renaissance)

Guérisseuse, sage-femme ou mystique devenue hérétique et magicienne, la femme est souvent vue comme une sorcière, tout ceci à la lueur des bûchers où les envoie un monde chrétien qui a peur. Les bûchers s’éteindront avec la montée en puissance du nationalisme, mais les sorcières ne disparaissent pas pour autant ; elles se métamorphosent pour incarner la lutte des femmes contre toutes les dominations. Contre les hommes qui revendiquent le monopole de la culture, les femmes inventent un nouveau langage basé sur l’émotion. Citons au XIIe siècle Fatima Bint Al-Huthanna, philosophe et juriste, Mahadeviyakka poétesse et philosophe, Hildegarde de Bingen, mystique bénédictine ; au XIVe siècle Julienne de Norwick, première femme de lettres anglaise ; au XVe siècle Isatta Nogarok, femme de lettres et humaniste italienne ; au XVIe siècle Tullia d’Aragon, femme de lettres vénitienne ; au XVIIe 4 siècle Lucrezia Marinella, femme de lettres italienne, Marie de Gournay femme de lettres françaises qui « fille d’alliance » de Montaigne se chargea de l’édition posthume des Essais. Certaines de ces hérétiques sont restées célèbres de nos jours : Marguerite Morete (1250-1310), mystique intransigeante, reste toute sa vie fidèle à ses convictions ce qui la conduisit au bûcher place de grève le 1er juin 1310, avec son ouvrage Le Miroir. Christine de Pisan (1364-1429), née à Venise, femme de lettres (histoire, philosophie) connue en France et à l’étranger, notamment par son ouvrage La cité des dames. Héloïse (1029-1164), instruite et intelligente, qui tombe sous le charme du philosophe Abélard avec lequel elle s’enfuit. Elle a un enfant, mais refuse le mariage qu’elle cosidère comme une forme de prostitution et non d’amour. Elle entre dans les ordres en 1118. Quant à Abélard, il est émasculé par des hommes de main de l’oncle d’Héloïse et entre dans les ordres avant de mourir le 21 avril 1142. Abbesse de grand renom du Paraclet en Champagne, Héloïse sera inhumée à côté de son amant. Le poète Jean de Meung la décrira comme « une femme telle qu’on n’en a plus jamais vue ».

3) Les universalistes : de l’âge classique à la Révolution industrielle

Tandis que Galilée se rétracte à propos de la place de la Terre dans l’univers catholique, les femmes se rebellent contre celle qui leur est imposée dans l’univers masculin. De l’éducation à la philosophie en passant par les mathématiques, la botanique, l'histoire et la littérature, elles entament à la suite de Mary Astell un renversement copernicien dont les effets se cristallisent au Siècle des Lumières avec les penseuses de l’émancipation de Mary Wollestonecraft à Catherine Macoulay et Olympe de Gouges. Scientifiques, traductrices, auteures, les femmes conquièrent leur place dans la société savante et des salons des Lumières aux clubs de la Révolution retentissent les revendications féministes. Parmi ces femmes, citons Anna-Maria Van Schurman (1607-1678) poétesse artiste et philosophe hollandaise qui défend l’accès à l’éducation pour les jeunes femmes, Margaret Cavendish (1623-1673), philosophe et scientifique qui reçut Gassendi et Descartes dans son salon, Anne Finch Conway (1631-1679) philosophe anglaise, Mary Astele (1666- 1731) première féministe anglaise, Catherine Trotter Cockburn (1679-1749) philosophe, romancière et dramaturge anglaise, Damaris Cudworth Masham (1659-1708) théologienne anglaise amie de John Locke et correspondante de Leibnitz, Judith Drake (1670-1723), Ninon de Lenclos (1620-1705) femme de lettres, Laura Bassi (1711-1778), philosophe et physicienne italienne, Élisabeth Ferrand (1700-1752) qui, dans son salon, attirait les grands esprits de l’époque comme d’Alembert, Germaine de Staël (1766-1817), philosophe et écrivaine suisse, amante de Benjamin Constant, Fanny de Beauharnais (1737-1813) femme de lettres. Certaines de ces femmes se sont particulièrement distinguées comme : Gabrielle Suchon qui, bien qu’autodidacte, écrit deux grands traités dont celui de la morale et de la politique (1693), Juana Inès de la Cruz qui, à 17 ans, est remarquée par ses poèmes et introduite à la cour de Mexico où elle devient l’un des esprits les plus brillants. On lui doit des poèmes (« Le Rêve »), des pièces de théâtre (« Le Divin Narcisse »), des cantiques. Citons aussi Mary Wollstonecraft, philosophe anglaise auteure entre autres de Défense des droits de la femme. Mariée au philosophe Godwin, elle meurt en accouchant de la future Mary Shelley, auteure de Frankenstein. N’oublions pas Olympe de Gouges (1748-1793), fille illégitime du marquis Lefranc de Pompignan, femme de lettres, dramaturge et révolutionnaire. Auteure de réflexions sur les hommes nègres (1788), de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » (1791), elle est guillotinée le 3 novembre 1793. Harriet Taylor Mill (1807-1888), restée dans l’ombre de son second mari, le philosophe John Stuart Mill, elle est pourtant l’auteure d’une œuvre riche. On lui doit entre autres L’affranchissement des femmes (1851)

4) Les révolutionnaires

Avec la révolution industrielle, les femmes gagnent le droit de trouver un emploi dans l’industrie – moins payé que celui des hommes à travail égal – tout en conservant le devoir d’être de bonnes ménagères. Double peine donc et même triple peine quand la différence sociale s’ajoute à la différence sexuelle. De Louise Michel à Rosa Luxembourg certaines femmes vont retourner la violence qui leur est faite en s’affirmant les armes à la main comme sujets politiques. Un choix s’impose vu leur nombre. 5 Louise Michel (1830-1905), institutrice anarchiste surnommée « La vierge rouge », qui affirmait : « Notre place dans l’humanité ne doit pas être mendiée mais prise. » ; George Sand (1804-1876), romancière imprégnée dès son plus jeune âge de la philosophie des Lumières ; Alexandra David Neel (1868-1969) exploratrice, auteure de nombreux ouvrages ; Rosa Luxembourg (1871-1919), docteur en économie, surnommée « Rosa la Rouge », qui a voué sa vie à l’avènement de l’idéal socialiste jusqu’à en périr puisqu’elle fut exécutée le 14 janvier 1919. Son œuvre principale est L’accumulation du capital ; Lou Andra-Salomé (1861-1937), auteure de nombreux écrits, qui a été l’amie de Rilke et Nietzsche ; Virginia Wolf (1882- 1941), romancière anglaise auteure entre autres de Mrs. Dalloway, Les vagues, etc. et de nombreux essais comme par exemple Une chambre à soi dans lequel elle interroge la marginalisation des femmes en littérature ; Anna Julia Cooper (1858-1964), femme noire chercheuse, qui a obtenu à 67 ans un doctorat à la Sorbonne devenant ainsi l’une des premières femmes noires docteurs ; Simone Weil (1909-1943), philosophe, qui s’est durant sa courte vie confrontée physiquement et intellectuellement au problème du mal et de la souffrance, prenant même part à la guerre d’Espagne. On lui doit L’enracinement publié par Albert Camus, La pesanteur et la grâce.

5) Les libératrices de l’après guerre aux années post 68.

Dans le sillage de Simone de Beauvoir (1908-1986) nombreuses sont les femmes psychologues, philosophes, écrivaines comme Iris Murdoch ou Françoise d’Eaubonne, scientifiques comme Suzanne Bachelard qui ont cherché une liberté absolue en amour et en philosophie. À la fois romancière (prix Goncourt pour Les Mandarins) et philosophe, Simone de Beauvoir est une figure capitale et pionnière du féminisme avec la publication du Deuxième sexe (1949) mis à l’index par le Vatican. N’oublions pas la philosophe Annah Arendt (1906- 1975) dénonçant également l’exploitation de la femme dans tous les domaines, ni Antoinette Fouque (1936-2014) qui éleva la maternité au rang de sujet philosophique et fonda en 1972 les « Éditions des femmes ».

6) Les contemporaines

Les féministes contemporaines font toujours face à des inégalités, au sexisme et au racisme mais dans un contexte augmenté des problématiques concernant le sort de la planète, à quoi s’ajoute le constat de l’extrême violence de la société. Citons quelques contemporaines engagées comme Mona Ozouf, Françoise Héritier, Julia Kristeva, Françoise Collin, Virginie Despentes. Ces femmes s’opposent à l’inégalité et à la violence qui pèsent sur elles et leurs semblables. Elles se battent pour leur liberté d’agir et de se mouvoir dans les sphères publiques comme privées, revendiquent le pouvoir d’établir une société plus juste. Conclusion : À toutes les époques les femmes ont refusé de se laisser asservir et essayé de franchir des barrières. On les a d’abord laissées dans l’ombre, oubliées, puis persécutées et envoyées au bûcher mais elles ont pu se rebeller grâce à la littérature, la philosophie, l’écriture puis se révolter comme Louise Michel et bien d’autres pour enfin se libérer peu à peu grâce à des intellectuelles de renom. La route est certainement encore longue pour parvenir à établir l’égalité intellectuelle et surtout sociale.

Andrée CHABROL-VACQUIER

Les pandémies dans le temps et la littérature

Une pandémie nous a surpris au cœur de cet hiver 2020 et submerge le monde entier, faisant des milliers de morts paralysant l’économie, la vie quotidienne et nous confinant à la maison. Des situations semblables se sont déjà produites à cause de virus plus ou moins exterminés aujourd’hui, situations dont la littérature se fait souvent l’écho.

I) Aujourd’hui

Le virus qui nous inquiète aujourd’hui est le SARS-COV2 : Corona virus disease (maladie) appelé couramment COVID-19. C’est un corona virus (en forme de couronne) du même groupe génétique que le SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) qui a tué 800 personnes en 2003. Il a commencé fin 2019 au centre de la Chine précisément à Wuhan, capitale de la province de Huble. Il a d’abord atteint les clients du marché de poissons où se vendent également oiseaux, serpents, lapins, chauves-souris… C’est une maladie animale transmissible aux humains ; son réservoir est la chauve-souris et l’hôte intermédiaire le 4 pangolin. De la Chine, le virus a voyagé en Iran, Italie, Espagne, États-Unis, Canada, soit 152 pays dont la France, faisant des milliers de morts. Aucun traitement ni vaccin n’existent à l’heure actuelle (25 avril 2020) et nous sommes en confinement.

II) Hier

Les épidémies devenues pandémies sont nombreuses dans l’histoire. Les plus importantes, chronologiquement sont celles de :

1) la peste

Certaines pestes sont des pestes noires, d’autres mal identifiées sont en fait des varioles ou des typhus.

a) La peste d’Athènes touche la Grèce antique de 430 à 426 avant J.-C. et cause environ 70 000 décès dont celui de Périclès (1/3 de la population). On pense aujourd’hui qu’il s’agissait non de la peste, mais du typhus.

b) La peste antonine ou galénique frappe l’Empire romain à la fin de la dynastie "antonine" et fait dix millions de morts entre 166 et 189 dont deux empereurs : Lucius Verus et Marc Aurèle. On l’attribue à la variole, maladie infectieuse semblable.

c) La peste de Justinien débute en Égypte autour de l’an 540, atteint Constantinople au printemps 542 où elle fait plus de dix mille morts. Suivant les voies de commerce de la Méditerranée, elle ravage les côtes, dont l’Italie à plusieurs reprises, remonte jusqu’en Irlande et Grande-Bretagne. Elle se propage également à l’Est en Syrie. Elle refait surface cinquante ans après (entre vingt-cinq et cent millions de victimes) et marque le début du Moyen Âge.

d) La peste noire, de 1347 à 1351 (vingt-cinq millions de morts), causée par une bactérie, Yersinia pestis, aurait décimé plus de la moitié de la population européenne. Elle s’est propagée en Europe du Sud, vers le nord et a touché plusieurs régions du Proche-Orient. Réapparue au cours des décennies suivantes elle a occasionné la mort de plus de cent millions de personnes.

e) La grande peste de Londres sévit durant l’hiver 1664.65 (de 80 000 à 100 000 victimes), sans doute apportée par les bateaux venant des Pays-Bas. Elle fut éradiquée par le grand incendie de Londres en septembre 1666 qui détruisit les quartiers les plus insalubres. Les Anglais se sont mis à parler leur langue actuelle à la suite de cette peste, les élites intellectuelles parlant français ayant été décimées. Toutes ces pestes noires ont frappé pendant des siècles bouleversant la vie économique, sociale, religieuse jusqu’en 1894 où Yersin démythifie le fléau en déclarant rats et puces responsables. Il ne faut pourtant pas reléguer cette peste au rang des maladies disparues.

2) La variole

De 1518 à 1650, elle est responsable de la disparition de plus de 75% de la population amérindienne de l’époque. Au cours des siècles suivants, elle a entraîné des pandémies responsables de milliers de morts (vingt-mille en Inde en 1977) dont Louis XV en 1774. Elle a été éradiquée par le vaccin mis au point par le médecin anglais Jenner vers 1815. 3) Les maladies transmises par un moustique (Tigre par exemple)

a) La dengue Endémique dans les pays tropicaux elle arrive ensuite dans les régions tempérées, en 1784 en Espagne, 1890 à Naples, 1916 aux Dar

b) Zika Ce virus est identifié en 1947 en Ouganda. Il arrive en France après avoir sévi en Amérique, Guyane, Martinique et il n’existe aucun traitement.

c) Le chikungunya La maladie et endémique en Afrique et en Asie du Sud. En 2005 on note une importante épidémie dans l’Océan indien, notamment à la Réunion. En 2007 l’Europe est atteinte et même 5 le Sud de la France. Puis c’est le tour du continent américain en 2013.2014. Aucun traitement n’existe sinon symptomatique.

d) La malaria ou paludisme Se développe dans les zones tropicales (500 000 morts en 2014 en Afrique). Aucun traitement n’existe pour l’éradiquer mais un traitement est utilisé et consiste à prendre certains produits avant le départ dans les pays concernés, puis au retour.

4) Le choléra

Cette maladie épidémique, strictement humaine est due à des bactéries. Elle reste une menace dans les pays où l’hygiène est précaire. La première pandémie (1817) a causé des ravages en Europe occidentale jusqu’en Sibérie orientale en passant par l’Inde et les Philippines. La 7 ème épidémie est partie de l’Indonésie en 1961, envahissant tour à tour, l’Asie, le Moyen-Orient, une partie de l’Europe, le continent africain puis l’Amérique latine. Aujourd’hui c’est en Afrique que le choléra sévit le plus. Il entraîne chaque année environ 100 000 décès pour 4 millions de cas recensés.

5) Ebola en 2014

Le virus découvert en 1976 en République Démocratique du Congo ex-Zaïre provoque une mortalité entre 25 et 90%. C’est un des virus les plus dangereux du monde. En 2013 il part du S.E. de la Guinée avant de s’étendre au Libéria, Nigéria, Mali, Etats-Unis, Sénégal, Espagne, Royaume Uni, Italie 2014. Aucun traitement n’existe sinon symptomatique.

6) Les grippes

a) La grippe espagnole (souche H1N11 2) est la pandémie la plus mortelle de l’histoire. Originaire de Chine elle doit son nom au roi d’Espagne Alphonse XIII, l’une des plus célèbres victimes. Elle s’est propagée dans plusieurs pays et continents en moins de trois mois. De 1918 à 1919 elle fait davantage de victimes que la guerre contaminant plus d’un tiers de la population mondiale.

b) La grippe asiatique identifiée pour la première fois en Chine en 1956 provient d’une mutation de canards sauvages et d’une souche humaine de grippe. Elle a atteint Singapour, puis Hong Kong, puis les USA en quelques mois, faisant plusieurs millions de victimes dans le monde. Sa souche a évolué en H3N2 et entraîne une autre pandémie en 1968- 1969 (grippe de Hong Kong) tuant un million de personnes.

c) La grippe aviaire. Le virus H5N1 a été repéré pour la première fois en 1997 lors d’une épidémie à Hong Kong (6 morts). Il est réapparu fin 2003 touchant d’abord la volaille puis quelques humains.

d) La grippe porcine s’est déclarée en Italie en 1976 et dans toute l’Europe en 1979. Elle a atteint les porcs, beaucoup moins les hommes (12 cas aux USA depuis 2005). C’est sa forme H1N1 qui a causé l’épidémie de grippe en 1918.

e) La grippe saisonnière chaque hiver ne présente pas toujours les mêmes caractères. De 2009 à 2010 c’était une grippe A (H1N1) qui s’est répandue sur la planète sans faire beaucoup de morts.

7) Le SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), parti de Chine en 2002 a éclaté au niveau mondial en 2003 (plus de 8000 cas, près de 800 morts). Il a pu être endigué par des mesures d’isolement grâce à une mobilisation internationale sans précédent déclenchée le 12 mars 2003 par l’OMS. L’agent causal du SRAS est un coronavirus (le SAR-COV) rapidement identifié. Son réservoir est une chauve-souris insectivore. L’hôte intermédiaire qui a permis son passage chez l’homme est la civette palmiste masquée, animal sauvage vendu sur les marchés et consommé au sud de la Chine. La transmission principale se fait par voie aérienne par des gouttes de salive contaminée, par le système d’évacuation des égouts, des objets contaminés, etc. C’est lui qui revient aujourd’hui, moins mortel et plus infectieux.

8) Le SIDA (Syndrome d’Immunodépression acquise) 

Les premiers signes remontent à la fin des années 70 mais l’alerte n’a été vraiment donnée qu’en juillet 1981. Depuis le SIDA a causé plus de 30 millions de décès à travers le monde, chiffre qui malgré les traitements (aucun vaccin à ce jour) continue de croître. Il est transmis par voie sexuelle ou sanguine. Nous constatons donc que depuis toujours les hommes ont connu des pandémies plus ou moins sévères. Cela ne peut, hélas que continuer. Nous recevons en ce moment une magistrale leçon d’humilité car ni la science, ni l’économie, ni la politique ne nous ont outillés pour faire face. Aujourd’hui le COVID- 19 terrorise l’humanité depuis plus de quatre mois et on ignore tout sur lui. Nos lendemains se présentent houleux sur tous les plans, psychologiques, économiques et humains. Nous ne pouvons qu’espérer comme l’ont fait nos prédécesseurs à l’occasion d’épidémies dont la littérature se fait l’écho, surtout en ce qui concerne la peste.

III) Les épidémies en littérature

Elles ont inspiré de nombreux écrivains à toutes les époques.

1) Souvent sous formes allégoriques, c’est le cas dans

a) La Peste où Camus, l’auteur raconte une épidémie de la peste bubonique survenue à Oran en 1945 et succédant à une épidémie en 1944 à Alger. Le projet de l’auteur remonte au mois d’avril 1941 et consiste à parler du nazisme que l’on appelait « la peste noire » pendant la Seconde Guerre mondiale.

b) « Les animaux malades de la peste » de La Fontaine au XVIIe siècle. À travers « ce mal qui répand la terreur » l’auteur fabuliste, critique le pouvoir arbitraire du roi qu’il représente comme un lion qui « dévore », et les courtisans hypocrites et flatteurs. Il fustige également la justice qui ne juge pas le crime mais le rang : « Selon que vous serez puissants ou misérables les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

c) Le Hussard sur le toit (1951) de Giono L’auteur a organisé l’intrigue autour du choléra pour sa force symbolique et révélatrice des passions humaines en cas de catastrophe comme la guerre ou de désastres naturels. Son héros, un jeune colonel des hussards chargé d’une mission traverse la Provence où sévit le choléra en 1830.

d) Oedipe roi de Sophocle au Ve siècle avant J.-C. La peste est ici une métaphore de la violence qui se répand dans la ville de Thèbes de façon contagieuse. « On doit cette souillure nourrie sur le sol, la chasser du pays ». Selon le professeur Antoine Compagnon, la pandémie actuelle a clairement une portée allégorique au-delà de ses manifestations au jour le jour. Elle est inséparable de la mondialisation extrême des échanges. Le virus s’est propagé par trois circuits principaux : la délocalisation industrielle, le tourisme, et les rassemblements religieux.

2) Sous forme narrative

a)Très souvent à propos de la peste avec :

- BOCCACE (1313-1375) dans Le Décaméron (1349) décrit la peste noire à Florence en 1348 et l’impact de l’épidémie sur la vie sociale de la cité : « combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux que Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec les trépassés ».

- Daniel DEFOE (1661-1731) dans Le Journal de la peste (1722) L’auteur de Robinson Crusoé, également journaliste, vit la peste de 1720 à Marseille et en profite pour faire un reportage cru et réaliste sur la peste de 1665 à Londres, ville atteinte pour la quatrième fois dans le siècle.

- Marcel PAGNOL (1895-1974) dans Les Pestiférés (1977) nouvelle publiée après sa mort dans Le temps des amours, a ravivé l’épidémie de peste survenue à Marseille en 1720. Il nous plonge dans les aventures d’une petite communauté marseillaise où les gens 7 s’enduisent d’un liquide soi-disant efficace contre la contagion : « Le vinaigre des quatre voleurs » équivalent de notre gel hydro-alcoolique.

Les contemporains continuent à écrire sur la peste comme par exemple

- Bernard CLAVEL (1923-2010) romancier, avec la peste de 1630-1640 en Franche Comté dans La saison des loups. - Fred VARGAS (1957- ) dans Pars vite et reviens tard. Elle s’est inspirée de multiples pestes pour décrire le fléau qu’elle fait intervenir dans son polar. « Ce fléau est toujours prêt et aux ordres de Dieu qui l’envoie et le fait partir quand il lui plaît. »

- Jacqueline BROSSOLET avec Pourquoi la peste (Gallimard 1994)

- Kevin SANDS avec Le Trésor Black Thorn (Bayard jeunesse 2017)

- Jean VITAUX avec Histoire de la peste (PUF 2010).

- Andrée JAPP avec Le fléau de Dieu (Flammarion 2015).

- Minette WALTERS, la grande dame du roman noir anglo-saxon, avec Dernières heures (Robert Laffont 2019). Etc.

Si de nombreux écrivains ont écrit sur la peste, quelques uns se sont penchés sur d’autres épidémies comme :

- Thomas MANN (1875-1955) qui fait de La montagne magique un roman de confinement par la tuberculose.

- Jean-Marie LE CLEZIO (1940- ;) dans La quarantaine (1995) qui évoque l’expérience de l’isolement sur une île de l’Océan indien fin du XIXe siècle au cours d’une épidémie de variole à Zanzibar.

- Philippe ROTH (1933-2018) dans Néméris, dernier roman de sa carrière, se révolte contre une épidémie de poliomyélite survenue en 1944 aux États-Unis.

- Françoise BERIAC (1949- ;) « Histoire des lépreux au Moyen- Age » (1988)

- Martine LE COZ dans Céleste (2001) à propos du choléra à Paris en 1832. « Le choléra s’était «étendu en quelques jours à toute la capitale. Les gens se claquemuraient….Le médecin passait quand il pouvait. »

Que dire sur ces épidémies, ces pandémies qui de tous temps se sont abattues sur les humains, les perturbant, les décimant, les contraignant à des isolements, des confinements ? Les écrivains nous les ont racontées sous forme allégorique ou non, les scientifiques les ont combattues mais il en est toujours une qui émerge et nous laisse démunis malgré les progrès de l’hygiène au XIXe siècle, la découverte de l’asepsie, les premières vaccinations grâce à Jenner à la fin du XVIIIe siècle, l’apport de Pasteur au XIXe siècle qui mit au point les vaccins antidiphtériques et antirabique, l’utilisation massive des antibiotiques dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Malheureusement, dès 1980 sont apparues des résistances aux antibiotiques, des maladies émergentes somme le sida. Depuis, dans de nombreux pays se sont développés les SRAS, le chikungunya, Ebola, les grippes aviaires, mexicaines, H1N1 et maintenant survient le COVID19.

Ne faudrait-il pas revoir nos méthodes de vie, constater que de plus en plus de virus nous sont transmis par des animaux, ces animaux que nous maltraitons, chassons de leurs repaires par la déforestation massive qui à Bornéo a conduit à la recrudescence de la malaria, au Brésil à la hausse de 50% du paludisme, au Libéria et en Sierra Léone à l’épidémie Ebola.

Il est nécessaire de ne pas surexploiter notre milieu en pillant ses richesses, en polluant toujours plus. Comment se remettre en question une fois l’orage passé ? Faut-il croire l’auteur de Robinson Crusoé écrivant à la suite de l’épidémie londonienne de la peste : « Toutes choses reprirent leur cours, redevenant ce qu’elles étaient auparavant. » ?

Andrée CHABROL-VACQUIER

La saga Nyssen et « ACTES SUD »


      Quarante ans d'existence pour la maison d'édition « Actes Sud », née en 1978 dans une bergerie provençale du XVIIIème siècle « Le Paradou », sous l'impulsion d'un certain Hubert Nyssen, publicitaire en Belgique et écrivain. Dix ans auparavant, Nyssen avait fondé dans ce lieu un atelier de cartographie « Actes » avec un jeune géographe. En 1977, à l'âge de 50 ans, il avait laissé son collaborateur continuer à Bruxelles sous le signe d'« Actes Nord » et créé avec sa compagne « Actes Sud » pour se lancer dans l'édition littéraire. Le premier ouvrage, La Campagne inventée, de Michel Marié et Jean Viard parut en 1978. Dès le début fut adopté le format étiré 10/19. Ce n'est pas toujours facile sur le plan de la trésorerie. Un matin de l'hiver 1979, Françoise, la fille de Hubert, rejoint son père. Elle a laissé son travail parisien, s'embarquant vers le Sud dans une camionnette de location, avec enfants, piano et chats. Elle a toujours manqué de confiance en elle, au point de se lancer, adolescente, dans des études de sciences, de crainte d'échouer en lettres, puis de se laisser influencer par le second mari de sa mère, le généticien René Thomas, et de devenir chercheuse. À cette période de sa vie, elle s'était investie dans les comités de quartier, l'action sociale et éducative en direction des enfants défavorisés, et avait abandonné son doctorat pour se tourner vers des études d'urbanisme. Quelque temps plus tard, fuyant Bruxelles, elle s'était installée à Paris avec deux enfants en bas âge pour travailler à la Direction de l'architecture, mais elle s'adaptait mal à la vie de notre capitale ; en fait, elle se cherchait. Une nouvelle vie s'annonce pour elle, d'autant plus qu'en 1982 elle s'enflamme pour un agronome, Jean-Paul Capitani, qui intègre « Actes Sud » et en devient un solide capitaine.

     En 1983, la structure a un effectif de 154 personnes, ce qui l'oblige à quitter le mas pour Arles. Elle sort un livre par jour, 350 par an. Puis arrivent Millénium, Paul Auster, Nina Berberova (1984) et avec eux le succès. « Actes Sud » devient une entreprise, rachète « Papiers » en 1987, ce qui entraîne la publication d'une quarantaine de pièces de théâtre chaque année, rachète également « Sindbad », ouvre « Actes Sud junior », reprend « Solin ». « Actes Sud » est novateur, se bat contre les dégâts du Nouveau Roman en montrant que la littérature n'est pas française, mais internationale. Sa plus belle histoire est celle vécue avec Nina Berberova, une écrivaine extraordinaire arrivée à 83 ans sans avoir le moindre succès et qu'il a fait éditer en sept ans en 26 langues différentes avec un million d'exemplaires vendus en France.

    En 1987, Françoise Nyssen devient présidente d'« Actes Sud » et fait peu à peu son chemin puisque la petite maison d'édition créée par son père a aujourd'hui 11000 titres au catalogue, 217 employés, a publié le meilleur de la littérature contemporaine, de Kamel Daoud à Nancy Huston, et récolté les bénéfices de sa fidélité envers les écrivains avec trois prix Goncourt en moins de douze ans (Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari, Mathias Énard) et deux prix Nobel de littérature (Imre Kertész, Svetlana Alexievitch).

     Hubert Nyssen, que nous avions vu et entendu à Montauban à lettres d'automne, s'en est allé le 12 novembre 2011 à l'âge de 86 ans, laissant une entreprise passionnante, mais bien ancrée dans le monde culturel, une entreprise qui a connu à ses débuts une situation financière un peu rude (avant le succès foudroyant de Millénium), mais a généré beaucoup de bonheur.

    « Actes Sud » n'en finit pas de grandir. En effet, l'entreprise a pris le contrôle d'une dizaine de confrères, constitué un réseau de librairies, créé des bureaux à Paris, mis en place à Arles un centre culturel. Ses bénéfices tournent autour de 2,5 millions d'euros, ce qui lui assure l'indépendance. La société appartient à 95% à une SCI familiale composée principalement de Françoise et son mari. Pour l'essentiel, souligne Bertrand Py, le directeur éditorial, « ils utilisent leurs dividendes pour entreprendre et pour servir, avec beaucoup de générosité ». C'est ainsi qu'après le suicide de leur fils âgé de 18 ans, Antoine, en février 2012, dans une école spécialisée du Massachusetts, ils ont créé une école alternative, « Le Domaine du Possible », dédié aux enfants précoces exclus du système scolaire classique. Dyslexique, dyspraxique, cet adolescent ne trouvait pas sa place et a laissé le message suivant à ses parents : « Ça me rendra heureux de savoir que vous vous portez bien et que vous faites des choses que vous aimez. » Il aurait été certainement à son aise dans cet établissement installé à La Volpelière, construit sur 120 hectares entre la Crau et la Camargue qui, sous l'égide d'Edgar Morin et de Pierre Rahbi, propose une alternative au vieux système éducatif et accompagne une centaine d'élèves en difficultés, de la maternelle au baccalauréat, au milieu des oliviers, amandiers, pins d'Alep, moutons, taureaux et chevaux.

    En mai 2017, une page nouvelle s'est ouverte pour Françoise Nyssen qui a dû laisser la présidence d' « Actes Sud » à son mari. À sa grande surprise, elle a été nommée ministre de la culture par Emmanuel Macron. Contrairement à son père, elle n'est pas sensible aux honneurs. Elle a accepté cette responsabilité après un peu de résistance, capitulant devant la force de persuasion du président de la République expliquant que ce ministère a besoin d'être incarné, réenchanté, devant l'attitude admirable de son mari qui veut bien assurer la continuité de l'entreprise. Elle a senti également que, du haut de son paradis, Antoine la guidait vers une nouvelle mission au service des autres. Le chemin ne sera peut-être pas tranquille, mais Françoise Nyssen est une adepte du yoga et du shiatsu. Elle doit son apparence calme à l'heure de méditation qu'elle se réserve tous les matins, méditation au cours de laquelle elle pratique les cinq tibétains, des exercices propres à chasser le stress.

    Nulle inquiétude à avoir pour l'entreprise « Actes Sud ». Sa pérennité semble assurée par les enfants Nyssen puisque vers l'âge de 30 ans trois filles sont revenues vers la maison pour y trouver leur place et y travaillent désormais. Elles seront et sont déjà au service de ce projet initié par leur grand-père, en accord avec l'idée qu'il se faisait du métier d'éditeur ! Placer l'éditorial au centre, s'attacher au contenu des livres, prêter attention à tous ceux dont on a la responsabilité, les auteurs comme l'équipe. Et veiller à conserver le plaisir de le faire.

Andrée CHABROL-VACQUIER

Les écrivains et la gastronomie


Des mots aux mets, il n'y a qu'un pas. Il ne faut donc pas s'étonner que de Rabelais à Dumas, de Colette à Pagnol, Marie Rouanet, Mathias Enard, Marie NDiaye et bien d'autres, nos écrivains aient souvent célébré la bonne chère. Installons-nous donc à leur table !

La nourriture est omniprésente dans l'oeuvre de François Rabelais. Le premier roman de cet humaniste de la Renaissance, paru en 1532 et sous-titré « Chronique truculente de la vie d'un géant aux appétits joyeux » a pour héros Pantagruel, né un mardi-gras. Toujours affamé, celui-ci commence par se repaître du lait de 4600 vaches et passera sa vie à ripailler, d'où l'expression maintenant courante « appétit pantagruélique ». Rabelais, ivrogne de réputation, a vraiment influencé notre langue qui a retenu par exemple : « repas gargantuesque », « dive bouteille », « mouton de Panurge », substantifique moelle », « rabelaisien », « corne d'abondance », etc.

Les auteurs suivants ont également un faible pour la nourriture. Au XIXe, George Sand est une épicurienne qui fait pousser patates douces et ananas, pique-nique avec Balzac, Dumas ou Chopin, cuisine allègrement les mets du terroir dont elle compile les recettes (800 pages), affirme « faire des confitures est aussi sérieux qu'écrire un livre ».

Victor Hugo, à l'appétit insatiable, faisait des mariages gustatifs insolites, assaisonnant par exemple son café au lait d'un filet de vinaigre ou relevant son morceau de brie d'une cuillerée de moutarde. Il adorait mélanger dans son assiette tous les plats servis à dîner et laper de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé quand il écrivait et attendait l'inspiration.

Dumas père adorait manger et cuisiner. Il essayait d'épater ses convives, parmi lesquels le compositeur Rossini, inventeur du tournedos au foie gras, en préparant les épices rapportées de ses voyages en Orient et en inventant des recettes comme le poulet à le ficelle ou le potage aux queues de crevettes. En 1873, trois ans après sa mort, parut son Grand Dictionnaire de cuisine qui tint une place à part dans son oeuvre. C'est en quelque sorte le roman de sa vie où il se montre philosophe, historien et poète.

Même Virginie Wolf que l'on disait anorexique affirmait : « On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n'a pas bien dîné. » Elle a d'ailleurs placé dans ses livres de nombreuses scènes de repas, notamment dans Mrs Dalloway ou La Promenade du phare.

Romancière, journaliste, Colette parle de nourriture, d'ingrédients et de recettes dans sa vie, ses livres, ses articles dans Marie-Claire ou Le Figaro. Que ce soit dans sa Bourgogne natale ou dans sa jolie maison de Saint-Tropez (La Treille Muscate), elle observe, dévore, se régale par exemple de riz aux favouilles (petits crabes parfumés), de rascasse farcie, de beignets d'aubergine. Dans La Naissance du jour, elle interroge : « Ne crois-tu pas qu'ils aimeront ma sauce avec les petits poulets ? Quatre petits poulets fendus par moitié, frappés au plat de la hachette, salés, poivrés, bénits d'huile pure... »

Roald Dahl, géant de la littérature jeunesse, auteur de Charlie et la chocolaterie, est obsédé par la nourriture, laquelle traverse son oeuvre. Cette idée fixe remonte à son enfance où, interne dans un collège gallois, il avait avec des camarades la mission de tester les chocolats de la célèbre maison Cadbury. Il ne se limite pas aux plaisirs de la table, s'attarde sur leurs inconvénients quand ils engendrent la gloutonnerie, finit par conseiller : « Soyez gourmet et non gourmand.»

Les livres de Jean Giono fleurent bon l'huile d'olive et les herbes sauvages. Cet auteur provençal de coeur et de plume doit son goût des bonnes choses à sa mère Pauline et il recommande « la bouillabaisse du pauvre » (sans poisson), les truffes (bon marché à l'époque), les oeufs fraîchement sortis du nid frits ou à la coque.

Certains esprits moqueurs trouvaient que l'écriture de Marguerite Duras avait parfois des airs de listes de commissions ou de recettes de cuisine. L'auteure de L'Amant n'a jamais caché son goût pour les bons petits plats qu'elle dégustait à ses adresses préférées ou qu'elle concoctait dans la grande cuisine de sa maison de Neauphle-le-Château. En 1999, trois ans après sa mort, son fils, Jean Mascolo, décida de publier un petit ouvrage intitulé La cuisine de Marguerite où l'on trouvait par exemple les secrets de la soupe poireaux – pommes de terre de l'omelette vietnamienne ou de la tarte au citron. Mais Yann Andréa, l'exécuteur testamentaire s'y opposa. L'ouvrage est devenu un véritable objet de culte.

Marcel Pagnol est très attaché aux saveurs de son enfance méridionale à Aubagne. Épicurien, il aime : polenta gratinée, omelette soufflée aux asperges sauvages, fougasse aux olives et romarin, poêlée de palourdes, etc. et tout cela arrosé d'un petit remontant. « Il faut que la liqueur s'épanouisse sur la langue. Ça te pince un peu la pointe et puis ça s'ouvre comme un éventail qui te caresse les gencives et hop ! un velours dans la gargamelle. » (écrit-il dans le scénario des « Lettres de mon moulin »).

Nos contemporains ne sont pas en reste sur le plan des nourritures terrestres. Chez Michel Houellebecq, elles abondent, révélant les ressorts cachés des personnages. Soumission, par exemple, est émaillé de céleri rémoulade et de purée de cabillaud. En ce qui le concerne, l'auteur adore la charcuterie.

Jim Harrison, disparu en mars 2016, était un bon vivant, boulimique, grand amateur d'alcools, de tabac, de repas abondants, et disait : « J'aime les huîtres, par douzaines... de douzaines. » Ses véritables Mémoires datent de 2002 et s'intitulent Aventures d'un gourmand vagabond (Bourgeois).

Le Goncourt 2015 (Boussole), Mathias Enard, vit à Barcelone où il a ouvert un restaurant libanais avec un ami et se livre au grand plaisir de cuisiner, du sanglier par exemple, avec un gratin de crozets cuits dans du thé fumé.

En octobre 2016, Marie NDiaye (prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes), a publié La cheffe, roman d'une cuisinière, ouvrage dans lequel elle raconte la vie, la carrière de son héroïne et où la cuisine est vécue comme une aventure spirituelle dans laquelle le plaisir et le corps sont les instruments d'un voyage vers un au-delà.

N'oublions pas notre invitée de 2008, Marie Rouanet, ainsi perçue d'après son oeuvre :

« Chez Marie

C'est à Noël qu'il faut frapper à sa demeure

Pour y sentir alors le bonheur, la chaleur,

La douceur du partage et les parfums d'orange.

Le noir genévrier coupé dans la forêt

Embaume la maison où se mêlent aussi

L'odeur des berlingots et des bougies soufflées,

Des souvenirs d'enfance à jamais conservés.

Dans une coupe blanche au centre de la table

Vit depuis quelques jours le blé de sainte Barbe,

Pendant que sont servies des huîtres de l'étang.

Un vrai cochon de lait, du confit, du foie cru

Et les treize desserts bien connus en Provence.

Marie est inventive et poète surtout,

Aussi n'oubliez pas de prendre dans le plat

Qui vous fait des clins d'oeil de toutes les couleurs

Quelques noix en argent ou quelques noix en or,

Pour avoir le plaisir d'y découvrir blottis,

Un petit mot d'amour, un caillou, une perle,

Une pépite d'or, un fin croissant de lune,

Un rayon de soleil ou un soupçon d'espoir.

(A. C.-V.)

La gastronomie et la littérature entretiennent donc un vieux compagnonnage. Barthes notait que « chez Flaubert, Proust, Zola, on sait toujours ce que mangent les personnages » et que la description du contenu des assiettes « constitue la marque même du romanesque ». Nous pouvons remarquer par ailleurs que la remise des grandes distinctions littéraires est toujours associée de différentes manières à des repas ou des cocktails dînatoires : Goncourt et Renaudot chez Drouant, Fémina au Cercle de l'union interallié, à deux pas de l'Élysée, Médicis à la Méditerranée, place de L'Odéon, Interallié chez Lasserre aux abords des Champs-Élysées, etc. Nourritures terrestres et intellectuelles sont le sel de la vie si elles se combinent intelligemment.

Andrée CHABROL-VACQUIER

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