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Les lieux d’inspiration

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          Les lieux d’inspiration des écrivains nous fascinent. Ils ont tous la même fin, le même but : permettre de couver une œuvre qui prendra un jour son envol. Toutefois ils présentent des formes différentes selon les personnalités

 

          1°) Certains sont liés à la nature, à la marche, au mouvement, d’autres à la position statique, le plus souvent assise. Flaubert écrivait «  On ne peut penser et écrire qu’assis.», ce qui conduisait Nietzsche à le traiter de « cul de plomb ». Sylvain Tesson, le bourlingueur, trouve l’inspiration au cours de ses voyages, notamment à pied, de même que Rousseau écrivait « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. »

 

          2°) D’autres ont une telle capacité à s’abstraire du monde alentour qu’il leur est possible de composer dans n’importe quel contexte. C’est le cas de Jean-Claude Carrière, disparu en février 2021, qui pouvait travailler sur le quai d’une gare, ou dans la salle d’embarquement d’un aéroport, le cas également de Bernard Werber, l’auteur des Fourmis, qui s’accommode .d’une chambre d’hôtes impersonnelle pour ses heures d’écriture quotidiennes.

 

          3°) D’autres encore, et des plus célèbres, se confinent dans de plus ou moins vastes domaines. C’est le cas de :

-         Tolstoï dans sa maison natale campagnarde Iasnaïa Poliana, refuge de toute sa vie. Il avait installé son cabinet de travail au rez-de-chaussée, dans une petite salle voutée. Vêtu d’une bure de paysan, il était assis devant une table chargée de papiers, entouré de murs, où étaient accrochées une faux et une scie. Dans ce lieu sont nés Guerre et paix et Anna Karenine.

-         Flaubert passa une grande partie de sa vie à Croisset, dans son bureau surplombant la Seine. Il était capable de s’y échiner 16 heures d’affilée, et ne s’en échappait qu’occasionnellement pour de grands voyages en Orient, Italie, Grèce, Afrique du Nord, et pour quelques semaines passées chaque année à Paris.

-         George Sand composa l’essentiel de ses romans au cœur du Berry, dans son château de l’Indre : Nohant.

-         Colette vivait à Saint-Sauveur-en Puysaye (Bourgogne)

-         Et aussi Chateaubriand à Châtenay-Malabry (Ile-de-France), Alexandre Dumas au château de Monte-Cristo (Ile-de-France), Jacques Prévert à La Hague (Normandie), Virginia Wolf à Monk’s house (Sussex, Angleterre) , Pouchkine à Saint Petersbourg, Faulkner à Rowan Oak, Mississipi, les sœurs Brontë à Parsonage (Yorshire, Angleterre), Edith Wharton, première femme à obtenir le Prix Pulitzer, à « The Mount » dans le Massachussetts.

 

4°) D’autres tiennent à séparer la vie personnelle du temps d’écriture : ainsi à Paris Maylis de Kérangal, auteur de Réparer les vivants  a reconverti une chambre de bonne en atelier d’écrivain et s’y rend de 9h à 18h avant de regagner son domicile et de retrouver sa vie de famille ; Maryse Condé, auteur de Ségou, a décidé d’envoyer ses 4 enfants pendant 5 ans chez leur père pour reprendre ses études de lettres.

5°) Certains ont des rituels comme Philippe Jaenada, prix Fémina 2017, qui intègre dans ses journées d’écriture, deux passages quotidiens (17h-18h puis 20h- 21h) dans son bar préféré le Bistrot Lafayette du 10ème arrondissement de Paris, afin de se changer les idées, d’y puiser des sujets d’inspiration. Son tout dernier roman Le printemps des monstres est un pavé de 750 pages.

 

Les écrivains ne possèdent pas tous un domaine ou une maison.

          1°) Juvénal, poète romain, qui évoqua les mœurs de ses contemporains, entre le Ier et le IIe,siècle, écrivait dans la rue car il aimait qu’au moment de composer, ses vers portent la crasse et les odeurs de Rome.

          2°) Le moine Turold, auteur supposé de la Chanson de Roland, travailla certainement dans le scriptorium humide d’une abbaye normande à la fin du XIe siècle.

          3°) Certains ont conçu leur bureau comme un cabinet de curiosités, à la fois source d’inspiration et matérialisation des questions qui les préoccupent :

-         Maxime Chattam, né en 1976, auteur de romans policiers, travaille dans le grand bureau-bibliothèque de Chantilly (Oise) où voisinent lampes en fer, loup-garou empaillé, momie égyptienne, morceau d’épave du Titanic, œuvres d’Edgar Poe, de Tolkien, minéraux et crânes d’animaux. Il nous appartient de chercher des significations dans ces assemblables hétéroclites de l’auteur qui veut percer le mystère de la création.

-         Ray Bradbury (1920- 2012) auteur de fantastique et de science fiction, s’installe dans un bureau immense et confortable qui occupe le sous-sol de sa maison de Los Angeles. Il travaille dans le désordre car il garde tout..

-         André Breton(1896-1966) a composé la plupart de ses poèmes et essais sur un bureau adossé à un cabinet de curiosités composé d’un assemblage hétéroclite (os de baleine gravé, masque iroquois etc.) Ce mur formerait un tout. Il serait d’abord un autoportrait retraçant les voyages accomplis par l’écrivain, notamment en Amérique, puis l’histoire du surréalisme dont il a été le chef de file.

Le bureau

Ce meuble sur lequel travaillent nombre d’écrivains a souvent une portée symbolique. Alors que ses finances étaient au plus bas, Stephen King, le maître de la littérature d’épouvante, a écrit plusieurs romans dans sa voiture, ou dans le compartiment lingerie de la caravane où il vivait avec sa femme et ses deux enfants. Plus tard, dans son essai Écritures, mémoires d’un métier, il raconte que, devenu riche, il s’est acheté un énorme bureau, un « monstre de chêne » qu’il a installé au beau milieu de sa pièce de travail. Et là, durant dix ans, en solitaire, il s’est laissé aller à ses penchants autodestructeurs : cocaïne, alcool, tranquillisants. Il déclare ne plus se souvenir du tout de l’écriture de certains textes produits durant cette période.

Sous la pression de sa famille, il s’est enfin désintoxiqué, a jeté le grand bureau, et l’a remplacé par un autre plus modeste, placé non plus au milieu de la pièce mais dans un coin, geste symbolique bien sûr. Stephen King s’était rendu compte qu’en achetant ce bureau de mégalo et en le disposant au centre, il postulait que l’écriture prime sur l’existence, famille comprise. En le remplaçant par un meuble plus petit, placé dans un coin il affirmait le contraire.

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          Je ne suis qu’une "écrivaillonne", mais j’ai également des lieux d’inspiration et un attachement viscéral à mon bureau. Dès mon adolescence, chez mes grands parents au cœur des Cévennes bleues, je pris plaisir à lire, écrire sous un énorme tilleul du pré. J’ignorais à ce moment-là toute la symbolique de cet arbre de paix que l’Allemagne érige en allées pour conjurer le malheur, dont Bratislava sculpte la fleur.

Plus tard, en Tarn-et-Garonne, mes séances de travail commençaient par de longues étreintes avec l’immense tronc du magnifique sophora du jardin. Ensuite je pouvais rejoindre mon énorme bureau et faire corps avec lui. Il m’était parvenu par hasard (le hasard existe-t-il ?), donné par un prêtre qui le tenait d’un oncle huissier, et l’adoption fut immédiate. Il m’arrivait de caresser ses rondeurs de chêne patiné, de m’imprégner de son parfum d’essences diverses, de rêver devant ses tiroirs longs et profonds qui emmagasinaient mes secrets, mes écrits, mes projets, après en avoir caché bien d’autres.

Quel déchirement quand je dus m’en séparer ! Il était bien trop rond, développé, vivant pour trouver place dans mon nouveau domicile. Je ne l’ai pas vendu car trop désuet, trop chargé d’histoire, hors de prix, invendable donc. Le cœur dévasté je l’ai regardé partir dans un camion au milieu de nombreux autres meubles. Au-dessus de la pile de souvenirs je ne voyais que lui qui semblait me lancer des regards furieux mais résignés. Il appartenait désormais à un ancien agriculteur qui venait de vendre son exploitation et meublait une maison nouvellement achetée. Pourquoi pas ? Je me fis à cette idée jusqu’au lendemain où l’acheteur me demanda si la jeune femme de ménage vue chez moi était libre. Bien entendu elle ne voulut pas faire partie du lot. Depuis je conserve le regret d’avoir livré mon cher bureau à quelqu’un qui ne le méritait pas. Je l’ai remplacé par un meuble plus petit, traditionnel, trop rectiligne, trop parfait, trop commun. J’y travaille en pensant à son prédécesseur qui, à travers lui, continue à m’inspirer.

          Les lieux d’inspiration des écrivains nous fascinent. Les visiter est toujours un enrichissement, d’où la nécessité de les sauvegarder. Ils n’élucident pas le miracle de l’écriture mais ils le rendent palpable en montrant les conditions de son avènement. C’est là, se dit-on, que Madame Bovary est née dans le cerveau de Flaubert, là dans un modeste cabinet, son antre, que Tolstoï a décrit un monde en guerre. Et notre imagination galope. Nous voyons Hugo écrire debout, face à la mer, Colette au milieu de ses chats, Breton chef de file du surréalisme assis à son bureau adossé à un mur où figurent 255 objets et œuvres d’art, Sylvain Tesson courir les chemins en pensant à son prochain ouvrage, etc.

Écrire est un besoin qui se satisfait différemment .Précoce ou pas, il s’exprime le moment venu, quelles que soient les conditions. Heureux ceux qui ont trouvé des lieux d’inspiration. En réalité, ils étaient en eux et se sont révélés peu à peu pour notre bonheur, pas toujours pour le leur.

Andrée CHABROL-VACQUIER

Maisons décrivains 1

 Maisons décrivains 2


 











Maisons écrivainsMaisons décrivains 3

La force de vivre

Dans le sein maternel se développe le fœtus. Il commence à vivre et cette vie s’engagera vraiment dès la naissance. Dès lors, par instinct vital débute un combat et se manifestent des comportements inconscients. L’essentiel est d’aller de l’avant, d’avoir la force de vivre, de ne pas s’abandonner au désespoir dans les cas difficiles, pour préparer le futur. Pour cela, il faudra savoir faire son deuil, souvent engager une lutte héroïque, accepter les souffrances comme une fatalité, chercher l’apaisement dans l’amitié et l’amour, l’art, la littérature, les loisirs. Certains se réfugieront dans la croyance, la religion, iront jusqu’à se représenter la mort comme une ouverture sur l’éternité. D’autres choisiront de parler ou au contraire de se taire.

Les écrivains, les philosophes ont développé, montré tout cela à travers leur expérience comme Victor Hugo dans Les Contemplations, Nietzche dans Le gai savoir, Svetlana Alexievitch dans La supplication.

Suivons d’abord Victor Hugo. Il a perdu en même temps sa fille Léopoldine et son gendre Charles de la Vacquerie qui se sont noyés au cours d’une promenade en bateau sur la Seine. Son énergie vitale a reçu un coup d’arrêt et sa force de vivre s’exprime sous le mode de l’injonction : « Ētres ! Choses ! Vivez sans peur, sans deuil, sans nombre ! » Il veut que la nature le ressource, absorbe son désespoir et il se métamorphose en un élément naturel. « Audedans de moi, le soir tombe. » Il se sent coupé du monde pour longtemps et perd l’usage de ses sens, se dirige vers le cimetière de Villequier « sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit. » Il est poussé vers l’avant « comme un force qui va », mais se replie sur le passé plus rassurant, évoque le bonheur d’autrefois : « Ô souvenirs ! Printemps ! Aurore ! », se plonge dans le déni. Pourtant il faut s’arracher au passé, faire un travail de deuil pour retrouver la force de vivre. Hugo et son épouse s’y refusent, se libérant par les larmes : « Vous voyez des pleurs sur ma joue » ; « Hélas ! Et je pleurai trois jours amèrement. » Comme le dit Freud, le travail de deuil est nécessaire. Il se fait en trois étapes : la confrontation à la réalité, la révolte, la victoire du principe de réalité. Quand il est proscrit, Hugo lutte constamment contre l’adversité et le 4 pouvoir de Napoléon III et il est content d’avoir lutté. Cela l’a amené à conduire un combat épuisant. Il est maintenant l’homme qui marche et plus celui qui a le dos courbé du poème : « Demain dès l’aube… » Il arrive peu à peu à accepter la mort de Léopoldine sans pour autant se résigner. Après avoir exprimé sa colère contre Dieu, il se met à l’adorer pour reprendre la lutte. Il veut vivre à tout prix, mais pense à la mort qu’il associe à l’obscurité. Ainsi le poème 17 du tome IV des Contemplations décrit la mort de Charles et de Léopoldine et s’achève sur leur métamorphose en étoiles. Hugo fait une seule allusion au suicide dans le poème 4 du livre IV certainement par dégoût de la vie : « Je voulais me briser le front sur le pavé. » Quand il est exilé, l’amitié (celle d’Alexandre Dumas par exemple) et l’amour lui donnent la force de vivre, de même que son engagement dans les grandes causes comme l’opposition à la peine de mort et au travail des enfants. La religion, la nature, l’exil, les engagements le conduisent à la résilience, à la reconstruction.

Cette énergie vitale qui mène le monde, on la retrouve chez Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. Dans La supplication, elle montre sa puissance puisque la nature est luxuriante même dans la zone de Tchernobyl si durement touchée par les radiations. Quelques années après la catastrophe nucléaire, une vieille veuve qui a refusé d’être évacuée dit : « Tout vit ici. Absolument tout ! Le lézard vit. La grenouille vit. Et le ver de terre vit et il y a des souris ! Tout y est. » Après le départ des habitants et malgré les radiations, la nature a repris ses droits. En contrepartie, les morts et les malades se comptent par milliers. Les suicides augmentent de même que les cas de démence et la venue d’enfants morts-nés. Certains se culpabilisent de vouloir vivre à tout prix en se raccrochant au passé. D’autres se réfugient dans le fatalisme « Notre histoire est faite de souffrances », dans la gaîté : « Quitte à mourir autant que ce soit en musique ! », ou dans l’humour : « On racontait des blagues sans arrêt. »

Victor Hugo et Svetlana Alexievitch ont été victimes d’une perte d’énergie vitale à cause de traumatismes physiques ou psychologiques. L’un a perdu sa fille, l’autre a vécu Tchernobyl et rencontré des victimes.

Nietzche, lui, a souffert d’une maladie grave. Il a besoin de repos, de stabilité, trouve l’apaisement dans l’invention d’un monde supra sensible, immuable, éternel et dénigre la vie. Il veut profiter du moment présent, abandonne le passé pour créer de la nouveauté, se donnant une illusion d’éternité. Il refuse la pensée de la mort pour privilégier celle de la vie, dit que sa souffrance imposée par la maladie est créatrice de joie, d’une envie folle de se moquer, de devenir méchant. Sa lutte héroïque est philosophique, car le penseur doit « vivre dangereusement » pour conquérir le monde, les hommes supérieurs « voient et entendent », sont les plus heureux et les plus malheureux à la fois. Il accepte sa situation, se résigne car il faut adhérer au réel tel qu’il est, ne pas se représenter la mort afin de pouvoir continuer à vivre, valoriser « la pensée de la vie ». Il dit que l’existence de la mort rend la vie plus précieuse. Il donne au suicide une dimension symbolique et pense qu’il est dû à la peur de la mort. Il va même jusqu’à dire que le patriotisme qu’il appelle « patriotardise » est « un détour pour parvenir au suicide, un détour que l’on emprunte avec bonne conscience. »

La vie est un long combat jalonné d’embûches et chacun se débrouille à sa façon pour parvenir à la résilience. Nos trois auteurs ont été comme tout le monde affrontés à des drames, que ce soit un deuil, une catastrophe, une maladie. Ils ont puisé leur force de vivre où ils pouvaient, dans leur passé, dans la nature, la religion, la fête, des combats philosophiques, des idéaux.

Depuis un an, le monde entier subit une terrible pandémie, qui décime les populations, met en danger l’économie, nous soumet à des règles drastiques limitant nos libertés.

Où puiser notre force de vivre ? Il est bon de se réfugier dans le passé certes, mais cela ne peut être que passager et stérile. Il faut " se débrouiller " avec les moyens du bord, selon ses capacités intellectuelles, physiques, matérielles.

Certains choisissent de se tourner vers la religion, d’autres vers le travail, la création, les valeurs humaines essentielles comme l’amour, l’amitié ; l’entraide. Il est capital de conserver l’espoir en des temps plus cléments, de se dire qu’une tempête ne peut que s’apaiser. Après la pluie vient le soleil, dit le proverbe.

Andrée CHABROL-VACQUIER

La littérature, la philosophie, l’écriture sont des moyens de libération pour les femmes

  On parle beaucoup de féminisme en ce moment mais cette revendication des femmes pour échapper à la domination masculine dans tous les domaines n’est pas nouvelle et remonte aux origines. Il est intéressant d’étudier ce phénomène en littérature de la Grèce antique à nos jours en suivant le parcours des femmes d’abord oubliées puis hérétiques, universalistes, révolutionnaires, libératrices.

1) Les oubliées 

Dans l’Antiquité, de la Grèce au Proche Orient, la philosophie fut également portée par la voix des femmes, mais qu’elles soient penseuses à part entière, disciples ou formatrices, leur contribution fut oubliée et leurs œuvres égarées. Pensons à Sappho (les Odes à Aphrodite) au 6 ème siècle avant J.-.C, aux platoniciennes au V e siècle avant J.-.C, aux épicuriennes au IIIe siècle avant J.-.C, aux stoïciennes (I er siècle avant J.-.C) comme Cérellia, amie de Cicéron. Un peu plus tard (IVe siècle), pensons à Hypatie qui fut l’une des figures les plus influentes d’Alexandrie. Assassinée par une foule de chrétiens fanatisée, elle est passée à la postérité comme martyre de la philosophie et victime de l’obscurantisme. Si les noms de plusieurs femmes philosophes de la Grèce antique sont connus, l’Inde a également vu naître de célèbres penseuses comme Gargi Vachaknavi (VIIe siècle avant J.-.C) et Maitreyî qui furent considérées à l’égal des hommes comme des sages.

2) Les hérétiques (Moyen Âge et Renaissance)

Guérisseuse, sage-femme ou mystique devenue hérétique et magicienne, la femme est souvent vue comme une sorcière, tout ceci à la lueur des bûchers où les envoie un monde chrétien qui a peur. Les bûchers s’éteindront avec la montée en puissance du nationalisme, mais les sorcières ne disparaissent pas pour autant ; elles se métamorphosent pour incarner la lutte des femmes contre toutes les dominations. Contre les hommes qui revendiquent le monopole de la culture, les femmes inventent un nouveau langage basé sur l’émotion. Citons au XIIe siècle Fatima Bint Al-Huthanna, philosophe et juriste, Mahadeviyakka poétesse et philosophe, Hildegarde de Bingen, mystique bénédictine ; au XIVe siècle Julienne de Norwick, première femme de lettres anglaise ; au XVe siècle Isatta Nogarok, femme de lettres et humaniste italienne ; au XVIe siècle Tullia d’Aragon, femme de lettres vénitienne ; au XVIIe 4 siècle Lucrezia Marinella, femme de lettres italienne, Marie de Gournay femme de lettres françaises qui « fille d’alliance » de Montaigne se chargea de l’édition posthume des Essais. Certaines de ces hérétiques sont restées célèbres de nos jours : Marguerite Morete (1250-1310), mystique intransigeante, reste toute sa vie fidèle à ses convictions ce qui la conduisit au bûcher place de grève le 1er juin 1310, avec son ouvrage Le Miroir. Christine de Pisan (1364-1429), née à Venise, femme de lettres (histoire, philosophie) connue en France et à l’étranger, notamment par son ouvrage La cité des dames. Héloïse (1029-1164), instruite et intelligente, qui tombe sous le charme du philosophe Abélard avec lequel elle s’enfuit. Elle a un enfant, mais refuse le mariage qu’elle cosidère comme une forme de prostitution et non d’amour. Elle entre dans les ordres en 1118. Quant à Abélard, il est émasculé par des hommes de main de l’oncle d’Héloïse et entre dans les ordres avant de mourir le 21 avril 1142. Abbesse de grand renom du Paraclet en Champagne, Héloïse sera inhumée à côté de son amant. Le poète Jean de Meung la décrira comme « une femme telle qu’on n’en a plus jamais vue ».

3) Les universalistes : de l’âge classique à la Révolution industrielle

Tandis que Galilée se rétracte à propos de la place de la Terre dans l’univers catholique, les femmes se rebellent contre celle qui leur est imposée dans l’univers masculin. De l’éducation à la philosophie en passant par les mathématiques, la botanique, l'histoire et la littérature, elles entament à la suite de Mary Astell un renversement copernicien dont les effets se cristallisent au Siècle des Lumières avec les penseuses de l’émancipation de Mary Wollestonecraft à Catherine Macoulay et Olympe de Gouges. Scientifiques, traductrices, auteures, les femmes conquièrent leur place dans la société savante et des salons des Lumières aux clubs de la Révolution retentissent les revendications féministes. Parmi ces femmes, citons Anna-Maria Van Schurman (1607-1678) poétesse artiste et philosophe hollandaise qui défend l’accès à l’éducation pour les jeunes femmes, Margaret Cavendish (1623-1673), philosophe et scientifique qui reçut Gassendi et Descartes dans son salon, Anne Finch Conway (1631-1679) philosophe anglaise, Mary Astele (1666- 1731) première féministe anglaise, Catherine Trotter Cockburn (1679-1749) philosophe, romancière et dramaturge anglaise, Damaris Cudworth Masham (1659-1708) théologienne anglaise amie de John Locke et correspondante de Leibnitz, Judith Drake (1670-1723), Ninon de Lenclos (1620-1705) femme de lettres, Laura Bassi (1711-1778), philosophe et physicienne italienne, Élisabeth Ferrand (1700-1752) qui, dans son salon, attirait les grands esprits de l’époque comme d’Alembert, Germaine de Staël (1766-1817), philosophe et écrivaine suisse, amante de Benjamin Constant, Fanny de Beauharnais (1737-1813) femme de lettres. Certaines de ces femmes se sont particulièrement distinguées comme : Gabrielle Suchon qui, bien qu’autodidacte, écrit deux grands traités dont celui de la morale et de la politique (1693), Juana Inès de la Cruz qui, à 17 ans, est remarquée par ses poèmes et introduite à la cour de Mexico où elle devient l’un des esprits les plus brillants. On lui doit des poèmes (« Le Rêve »), des pièces de théâtre (« Le Divin Narcisse »), des cantiques. Citons aussi Mary Wollstonecraft, philosophe anglaise auteure entre autres de Défense des droits de la femme. Mariée au philosophe Godwin, elle meurt en accouchant de la future Mary Shelley, auteure de Frankenstein. N’oublions pas Olympe de Gouges (1748-1793), fille illégitime du marquis Lefranc de Pompignan, femme de lettres, dramaturge et révolutionnaire. Auteure de réflexions sur les hommes nègres (1788), de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » (1791), elle est guillotinée le 3 novembre 1793. Harriet Taylor Mill (1807-1888), restée dans l’ombre de son second mari, le philosophe John Stuart Mill, elle est pourtant l’auteure d’une œuvre riche. On lui doit entre autres L’affranchissement des femmes (1851)

4) Les révolutionnaires

Avec la révolution industrielle, les femmes gagnent le droit de trouver un emploi dans l’industrie – moins payé que celui des hommes à travail égal – tout en conservant le devoir d’être de bonnes ménagères. Double peine donc et même triple peine quand la différence sociale s’ajoute à la différence sexuelle. De Louise Michel à Rosa Luxembourg certaines femmes vont retourner la violence qui leur est faite en s’affirmant les armes à la main comme sujets politiques. Un choix s’impose vu leur nombre. 5 Louise Michel (1830-1905), institutrice anarchiste surnommée « La vierge rouge », qui affirmait : « Notre place dans l’humanité ne doit pas être mendiée mais prise. » ; George Sand (1804-1876), romancière imprégnée dès son plus jeune âge de la philosophie des Lumières ; Alexandra David Neel (1868-1969) exploratrice, auteure de nombreux ouvrages ; Rosa Luxembourg (1871-1919), docteur en économie, surnommée « Rosa la Rouge », qui a voué sa vie à l’avènement de l’idéal socialiste jusqu’à en périr puisqu’elle fut exécutée le 14 janvier 1919. Son œuvre principale est L’accumulation du capital ; Lou Andra-Salomé (1861-1937), auteure de nombreux écrits, qui a été l’amie de Rilke et Nietzsche ; Virginia Wolf (1882- 1941), romancière anglaise auteure entre autres de Mrs. Dalloway, Les vagues, etc. et de nombreux essais comme par exemple Une chambre à soi dans lequel elle interroge la marginalisation des femmes en littérature ; Anna Julia Cooper (1858-1964), femme noire chercheuse, qui a obtenu à 67 ans un doctorat à la Sorbonne devenant ainsi l’une des premières femmes noires docteurs ; Simone Weil (1909-1943), philosophe, qui s’est durant sa courte vie confrontée physiquement et intellectuellement au problème du mal et de la souffrance, prenant même part à la guerre d’Espagne. On lui doit L’enracinement publié par Albert Camus, La pesanteur et la grâce.

5) Les libératrices de l’après guerre aux années post 68.

Dans le sillage de Simone de Beauvoir (1908-1986) nombreuses sont les femmes psychologues, philosophes, écrivaines comme Iris Murdoch ou Françoise d’Eaubonne, scientifiques comme Suzanne Bachelard qui ont cherché une liberté absolue en amour et en philosophie. À la fois romancière (prix Goncourt pour Les Mandarins) et philosophe, Simone de Beauvoir est une figure capitale et pionnière du féminisme avec la publication du Deuxième sexe (1949) mis à l’index par le Vatican. N’oublions pas la philosophe Annah Arendt (1906- 1975) dénonçant également l’exploitation de la femme dans tous les domaines, ni Antoinette Fouque (1936-2014) qui éleva la maternité au rang de sujet philosophique et fonda en 1972 les « Éditions des femmes ».

6) Les contemporaines

Les féministes contemporaines font toujours face à des inégalités, au sexisme et au racisme mais dans un contexte augmenté des problématiques concernant le sort de la planète, à quoi s’ajoute le constat de l’extrême violence de la société. Citons quelques contemporaines engagées comme Mona Ozouf, Françoise Héritier, Julia Kristeva, Françoise Collin, Virginie Despentes. Ces femmes s’opposent à l’inégalité et à la violence qui pèsent sur elles et leurs semblables. Elles se battent pour leur liberté d’agir et de se mouvoir dans les sphères publiques comme privées, revendiquent le pouvoir d’établir une société plus juste. Conclusion : À toutes les époques les femmes ont refusé de se laisser asservir et essayé de franchir des barrières. On les a d’abord laissées dans l’ombre, oubliées, puis persécutées et envoyées au bûcher mais elles ont pu se rebeller grâce à la littérature, la philosophie, l’écriture puis se révolter comme Louise Michel et bien d’autres pour enfin se libérer peu à peu grâce à des intellectuelles de renom. La route est certainement encore longue pour parvenir à établir l’égalité intellectuelle et surtout sociale.

Andrée CHABROL-VACQUIER

Les pandémies dans le temps et la littérature

Une pandémie nous a surpris au cœur de cet hiver 2020 et submerge le monde entier, faisant des milliers de morts paralysant l’économie, la vie quotidienne et nous confinant à la maison. Des situations semblables se sont déjà produites à cause de virus plus ou moins exterminés aujourd’hui, situations dont la littérature se fait souvent l’écho.

I) Aujourd’hui

Le virus qui nous inquiète aujourd’hui est le SARS-COV2 : Corona virus disease (maladie) appelé couramment COVID-19. C’est un corona virus (en forme de couronne) du même groupe génétique que le SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) qui a tué 800 personnes en 2003. Il a commencé fin 2019 au centre de la Chine précisément à Wuhan, capitale de la province de Huble. Il a d’abord atteint les clients du marché de poissons où se vendent également oiseaux, serpents, lapins, chauves-souris… C’est une maladie animale transmissible aux humains ; son réservoir est la chauve-souris et l’hôte intermédiaire le 4 pangolin. De la Chine, le virus a voyagé en Iran, Italie, Espagne, États-Unis, Canada, soit 152 pays dont la France, faisant des milliers de morts. Aucun traitement ni vaccin n’existent à l’heure actuelle (25 avril 2020) et nous sommes en confinement.

II) Hier

Les épidémies devenues pandémies sont nombreuses dans l’histoire. Les plus importantes, chronologiquement sont celles de :

1) la peste

Certaines pestes sont des pestes noires, d’autres mal identifiées sont en fait des varioles ou des typhus.

a) La peste d’Athènes touche la Grèce antique de 430 à 426 avant J.-C. et cause environ 70 000 décès dont celui de Périclès (1/3 de la population). On pense aujourd’hui qu’il s’agissait non de la peste, mais du typhus.

b) La peste antonine ou galénique frappe l’Empire romain à la fin de la dynastie "antonine" et fait dix millions de morts entre 166 et 189 dont deux empereurs : Lucius Verus et Marc Aurèle. On l’attribue à la variole, maladie infectieuse semblable.

c) La peste de Justinien débute en Égypte autour de l’an 540, atteint Constantinople au printemps 542 où elle fait plus de dix mille morts. Suivant les voies de commerce de la Méditerranée, elle ravage les côtes, dont l’Italie à plusieurs reprises, remonte jusqu’en Irlande et Grande-Bretagne. Elle se propage également à l’Est en Syrie. Elle refait surface cinquante ans après (entre vingt-cinq et cent millions de victimes) et marque le début du Moyen Âge.

d) La peste noire, de 1347 à 1351 (vingt-cinq millions de morts), causée par une bactérie, Yersinia pestis, aurait décimé plus de la moitié de la population européenne. Elle s’est propagée en Europe du Sud, vers le nord et a touché plusieurs régions du Proche-Orient. Réapparue au cours des décennies suivantes elle a occasionné la mort de plus de cent millions de personnes.

e) La grande peste de Londres sévit durant l’hiver 1664.65 (de 80 000 à 100 000 victimes), sans doute apportée par les bateaux venant des Pays-Bas. Elle fut éradiquée par le grand incendie de Londres en septembre 1666 qui détruisit les quartiers les plus insalubres. Les Anglais se sont mis à parler leur langue actuelle à la suite de cette peste, les élites intellectuelles parlant français ayant été décimées. Toutes ces pestes noires ont frappé pendant des siècles bouleversant la vie économique, sociale, religieuse jusqu’en 1894 où Yersin démythifie le fléau en déclarant rats et puces responsables. Il ne faut pourtant pas reléguer cette peste au rang des maladies disparues.

2) La variole

De 1518 à 1650, elle est responsable de la disparition de plus de 75% de la population amérindienne de l’époque. Au cours des siècles suivants, elle a entraîné des pandémies responsables de milliers de morts (vingt-mille en Inde en 1977) dont Louis XV en 1774. Elle a été éradiquée par le vaccin mis au point par le médecin anglais Jenner vers 1815. 3) Les maladies transmises par un moustique (Tigre par exemple)

a) La dengue Endémique dans les pays tropicaux elle arrive ensuite dans les régions tempérées, en 1784 en Espagne, 1890 à Naples, 1916 aux Dar

b) Zika Ce virus est identifié en 1947 en Ouganda. Il arrive en France après avoir sévi en Amérique, Guyane, Martinique et il n’existe aucun traitement.

c) Le chikungunya La maladie et endémique en Afrique et en Asie du Sud. En 2005 on note une importante épidémie dans l’Océan indien, notamment à la Réunion. En 2007 l’Europe est atteinte et même 5 le Sud de la France. Puis c’est le tour du continent américain en 2013.2014. Aucun traitement n’existe sinon symptomatique.

d) La malaria ou paludisme Se développe dans les zones tropicales (500 000 morts en 2014 en Afrique). Aucun traitement n’existe pour l’éradiquer mais un traitement est utilisé et consiste à prendre certains produits avant le départ dans les pays concernés, puis au retour.

4) Le choléra

Cette maladie épidémique, strictement humaine est due à des bactéries. Elle reste une menace dans les pays où l’hygiène est précaire. La première pandémie (1817) a causé des ravages en Europe occidentale jusqu’en Sibérie orientale en passant par l’Inde et les Philippines. La 7 ème épidémie est partie de l’Indonésie en 1961, envahissant tour à tour, l’Asie, le Moyen-Orient, une partie de l’Europe, le continent africain puis l’Amérique latine. Aujourd’hui c’est en Afrique que le choléra sévit le plus. Il entraîne chaque année environ 100 000 décès pour 4 millions de cas recensés.

5) Ebola en 2014

Le virus découvert en 1976 en République Démocratique du Congo ex-Zaïre provoque une mortalité entre 25 et 90%. C’est un des virus les plus dangereux du monde. En 2013 il part du S.E. de la Guinée avant de s’étendre au Libéria, Nigéria, Mali, Etats-Unis, Sénégal, Espagne, Royaume Uni, Italie 2014. Aucun traitement n’existe sinon symptomatique.

6) Les grippes

a) La grippe espagnole (souche H1N11 2) est la pandémie la plus mortelle de l’histoire. Originaire de Chine elle doit son nom au roi d’Espagne Alphonse XIII, l’une des plus célèbres victimes. Elle s’est propagée dans plusieurs pays et continents en moins de trois mois. De 1918 à 1919 elle fait davantage de victimes que la guerre contaminant plus d’un tiers de la population mondiale.

b) La grippe asiatique identifiée pour la première fois en Chine en 1956 provient d’une mutation de canards sauvages et d’une souche humaine de grippe. Elle a atteint Singapour, puis Hong Kong, puis les USA en quelques mois, faisant plusieurs millions de victimes dans le monde. Sa souche a évolué en H3N2 et entraîne une autre pandémie en 1968- 1969 (grippe de Hong Kong) tuant un million de personnes.

c) La grippe aviaire. Le virus H5N1 a été repéré pour la première fois en 1997 lors d’une épidémie à Hong Kong (6 morts). Il est réapparu fin 2003 touchant d’abord la volaille puis quelques humains.

d) La grippe porcine s’est déclarée en Italie en 1976 et dans toute l’Europe en 1979. Elle a atteint les porcs, beaucoup moins les hommes (12 cas aux USA depuis 2005). C’est sa forme H1N1 qui a causé l’épidémie de grippe en 1918.

e) La grippe saisonnière chaque hiver ne présente pas toujours les mêmes caractères. De 2009 à 2010 c’était une grippe A (H1N1) qui s’est répandue sur la planète sans faire beaucoup de morts.

7) Le SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), parti de Chine en 2002 a éclaté au niveau mondial en 2003 (plus de 8000 cas, près de 800 morts). Il a pu être endigué par des mesures d’isolement grâce à une mobilisation internationale sans précédent déclenchée le 12 mars 2003 par l’OMS. L’agent causal du SRAS est un coronavirus (le SAR-COV) rapidement identifié. Son réservoir est une chauve-souris insectivore. L’hôte intermédiaire qui a permis son passage chez l’homme est la civette palmiste masquée, animal sauvage vendu sur les marchés et consommé au sud de la Chine. La transmission principale se fait par voie aérienne par des gouttes de salive contaminée, par le système d’évacuation des égouts, des objets contaminés, etc. C’est lui qui revient aujourd’hui, moins mortel et plus infectieux.

8) Le SIDA (Syndrome d’Immunodépression acquise) 

Les premiers signes remontent à la fin des années 70 mais l’alerte n’a été vraiment donnée qu’en juillet 1981. Depuis le SIDA a causé plus de 30 millions de décès à travers le monde, chiffre qui malgré les traitements (aucun vaccin à ce jour) continue de croître. Il est transmis par voie sexuelle ou sanguine. Nous constatons donc que depuis toujours les hommes ont connu des pandémies plus ou moins sévères. Cela ne peut, hélas que continuer. Nous recevons en ce moment une magistrale leçon d’humilité car ni la science, ni l’économie, ni la politique ne nous ont outillés pour faire face. Aujourd’hui le COVID- 19 terrorise l’humanité depuis plus de quatre mois et on ignore tout sur lui. Nos lendemains se présentent houleux sur tous les plans, psychologiques, économiques et humains. Nous ne pouvons qu’espérer comme l’ont fait nos prédécesseurs à l’occasion d’épidémies dont la littérature se fait l’écho, surtout en ce qui concerne la peste.

III) Les épidémies en littérature

Elles ont inspiré de nombreux écrivains à toutes les époques.

1) Souvent sous formes allégoriques, c’est le cas dans

a) La Peste où Camus, l’auteur raconte une épidémie de la peste bubonique survenue à Oran en 1945 et succédant à une épidémie en 1944 à Alger. Le projet de l’auteur remonte au mois d’avril 1941 et consiste à parler du nazisme que l’on appelait « la peste noire » pendant la Seconde Guerre mondiale.

b) « Les animaux malades de la peste » de La Fontaine au XVIIe siècle. À travers « ce mal qui répand la terreur » l’auteur fabuliste, critique le pouvoir arbitraire du roi qu’il représente comme un lion qui « dévore », et les courtisans hypocrites et flatteurs. Il fustige également la justice qui ne juge pas le crime mais le rang : « Selon que vous serez puissants ou misérables les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

c) Le Hussard sur le toit (1951) de Giono L’auteur a organisé l’intrigue autour du choléra pour sa force symbolique et révélatrice des passions humaines en cas de catastrophe comme la guerre ou de désastres naturels. Son héros, un jeune colonel des hussards chargé d’une mission traverse la Provence où sévit le choléra en 1830.

d) Oedipe roi de Sophocle au Ve siècle avant J.-C. La peste est ici une métaphore de la violence qui se répand dans la ville de Thèbes de façon contagieuse. « On doit cette souillure nourrie sur le sol, la chasser du pays ». Selon le professeur Antoine Compagnon, la pandémie actuelle a clairement une portée allégorique au-delà de ses manifestations au jour le jour. Elle est inséparable de la mondialisation extrême des échanges. Le virus s’est propagé par trois circuits principaux : la délocalisation industrielle, le tourisme, et les rassemblements religieux.

2) Sous forme narrative

a)Très souvent à propos de la peste avec :

- BOCCACE (1313-1375) dans Le Décaméron (1349) décrit la peste noire à Florence en 1348 et l’impact de l’épidémie sur la vie sociale de la cité : « combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux que Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec les trépassés ».

- Daniel DEFOE (1661-1731) dans Le Journal de la peste (1722) L’auteur de Robinson Crusoé, également journaliste, vit la peste de 1720 à Marseille et en profite pour faire un reportage cru et réaliste sur la peste de 1665 à Londres, ville atteinte pour la quatrième fois dans le siècle.

- Marcel PAGNOL (1895-1974) dans Les Pestiférés (1977) nouvelle publiée après sa mort dans Le temps des amours, a ravivé l’épidémie de peste survenue à Marseille en 1720. Il nous plonge dans les aventures d’une petite communauté marseillaise où les gens 7 s’enduisent d’un liquide soi-disant efficace contre la contagion : « Le vinaigre des quatre voleurs » équivalent de notre gel hydro-alcoolique.

Les contemporains continuent à écrire sur la peste comme par exemple

- Bernard CLAVEL (1923-2010) romancier, avec la peste de 1630-1640 en Franche Comté dans La saison des loups. - Fred VARGAS (1957- ) dans Pars vite et reviens tard. Elle s’est inspirée de multiples pestes pour décrire le fléau qu’elle fait intervenir dans son polar. « Ce fléau est toujours prêt et aux ordres de Dieu qui l’envoie et le fait partir quand il lui plaît. »

- Jacqueline BROSSOLET avec Pourquoi la peste (Gallimard 1994)

- Kevin SANDS avec Le Trésor Black Thorn (Bayard jeunesse 2017)

- Jean VITAUX avec Histoire de la peste (PUF 2010).

- Andrée JAPP avec Le fléau de Dieu (Flammarion 2015).

- Minette WALTERS, la grande dame du roman noir anglo-saxon, avec Dernières heures (Robert Laffont 2019). Etc.

Si de nombreux écrivains ont écrit sur la peste, quelques uns se sont penchés sur d’autres épidémies comme :

- Thomas MANN (1875-1955) qui fait de La montagne magique un roman de confinement par la tuberculose.

- Jean-Marie LE CLEZIO (1940- ;) dans La quarantaine (1995) qui évoque l’expérience de l’isolement sur une île de l’Océan indien fin du XIXe siècle au cours d’une épidémie de variole à Zanzibar.

- Philippe ROTH (1933-2018) dans Néméris, dernier roman de sa carrière, se révolte contre une épidémie de poliomyélite survenue en 1944 aux États-Unis.

- Françoise BERIAC (1949- ;) « Histoire des lépreux au Moyen- Age » (1988)

- Martine LE COZ dans Céleste (2001) à propos du choléra à Paris en 1832. « Le choléra s’était «étendu en quelques jours à toute la capitale. Les gens se claquemuraient….Le médecin passait quand il pouvait. »

Que dire sur ces épidémies, ces pandémies qui de tous temps se sont abattues sur les humains, les perturbant, les décimant, les contraignant à des isolements, des confinements ? Les écrivains nous les ont racontées sous forme allégorique ou non, les scientifiques les ont combattues mais il en est toujours une qui émerge et nous laisse démunis malgré les progrès de l’hygiène au XIXe siècle, la découverte de l’asepsie, les premières vaccinations grâce à Jenner à la fin du XVIIIe siècle, l’apport de Pasteur au XIXe siècle qui mit au point les vaccins antidiphtériques et antirabique, l’utilisation massive des antibiotiques dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Malheureusement, dès 1980 sont apparues des résistances aux antibiotiques, des maladies émergentes somme le sida. Depuis, dans de nombreux pays se sont développés les SRAS, le chikungunya, Ebola, les grippes aviaires, mexicaines, H1N1 et maintenant survient le COVID19.

Ne faudrait-il pas revoir nos méthodes de vie, constater que de plus en plus de virus nous sont transmis par des animaux, ces animaux que nous maltraitons, chassons de leurs repaires par la déforestation massive qui à Bornéo a conduit à la recrudescence de la malaria, au Brésil à la hausse de 50% du paludisme, au Libéria et en Sierra Léone à l’épidémie Ebola.

Il est nécessaire de ne pas surexploiter notre milieu en pillant ses richesses, en polluant toujours plus. Comment se remettre en question une fois l’orage passé ? Faut-il croire l’auteur de Robinson Crusoé écrivant à la suite de l’épidémie londonienne de la peste : « Toutes choses reprirent leur cours, redevenant ce qu’elles étaient auparavant. » ?

Andrée CHABROL-VACQUIER

DUMAS fils ou l’anti-Œdipe

(d’après l’ouvrage de Marianne et Claude Schopp (éd. Phébus)

 

Personne n’ignore La Dame aux camélias, histoire tragique d’une courtisane abandonnée qui inspira à Verdi La Traviata. Mais qui connaît son auteur, Alexandre Dumas fils ? ce fut pourtant le plus célèbre dramaturge de son temps, aussi illustre alors que son père, créateur des Trois mousquetaires, à tel point qu’a circulé le plaisant adjectif de « dumafiste ».

 

Le nom DUMAS n’est qu’un pseudonyme adopté par le grand-père général, né Davy de la Pailleterie, le prénom étant commun à tous. Notre Alexandre tint à ce que le mot « fils » ne fût pas retranché de son nom, même après la mort de son père, d’autant plus qu’il était né hors mariage et en souffrait. Il naquit à Paris le 27 juillet 1824 d’une mère couturière, Louise Labay, séduite un soir par son voisin de palier qui menait une vie dissolue. Il ne laissa jamais tomber cette mère exemplaire qui ne se maria jamais. Son géniteur le reconnut officiellement le 17 mars 1831 ; il lui en voulut malgré tout beaucoup comme le montrent certaines de ses œuvres sur le thème de la désagrégation de la famille. Après un échec au baccalauréat, il devint un dandy très en vue, menant une vie tapageuse grâce à l’argent de son père et enchaînant les aventures.

 

De septembre 1844 à août 1845, il vit une histoire d’amour avec la demi-mondaine Marie Duplessis qui lui inspire l’écriture du roman La Dame aux camélias, écrit en 1848, quelques mois après la mort de la jeune femme. Le succès de ce livre lui ouvre une carrière littéraire tandis que celle de son père décline. Il devient l’ami de George Sand qu’il appelle sa « chère maman ». Il a une liaison avec la femme d’un prince russe : Nadajda von Knosring, dite Nadine, qu’il finira par épouser et aura deux filles en 1864 et 1867. Il aurait préféré avoir un 3ème Alexandre Dumas. En 1874, il est élu à l’Académie française et se lie avec Jules Verne. Il obtient des promotions dans l’Ordre de la Légion d’honneur (chevalier en 1857, officier en 1867, commandeur en 1888, grand officier en 1894).

 

En 1895, Nadine, de qui il était séparé, décède ; il épouse sa maîtresse Henriette Escalier (1851-1934) et meurt peu après, le 27 novembre 1895, à son domicile. Il est inhumé au cimetière parisien de Montparnasse.

 

On peut dire que sa vie a été bien remplie dans tous les domaines. Il s’est distingué avec l’écriture de La Dame aux camélias dont le théâtre s’empara, mais il a écrit de nombreux romans et contes parmi lesquels Césarine, Antonine, Le Roman d’une femme, Diane de Lys, Un père prodigue, etc., des essais : L’Homme-femme, La question du divorce, etc., des poèmes.

Sur le plan du théâtre, il a collaboré avec George Sand, Émile de Girardin, son père, etc.

 

Tout le poussait à détester ce père : sa naissance d’enfant naturel, leur rivalité d’écrivains, leur caractère différents. Mais il l’aimait et cet amour était réciproque. Il le protégeait et l’aidait financièrement jusqu’au moment où la situation devenant catastrophique à cause d’une vie agitée, il prit ses affaires en main. L’enfant rebelle dans sa jeunesse se révéla être un anti-Œdipe : protecteur de celui qui l’avait mis au monde, ce « grand enfant qu’il eut tout petit ».

 

Comment expliquer la célébrité posthume de l’auteur des Trois Mousquetaires et l’oubli du père de La Dame aux camélias ? On ne se rappelle bien souvent que du premier au point de lui attribuer le chef-d’œuvre du second. Pourquoi ?

 

P.S. : Marie Duplessis avait été baptisée la « Dame aux camélias » par sa fleuriste. Dans Le Nouvel Observateur du 1er février 2018, il est fait allusion au château de Port-Marly bientôt baptisé « Château de Monte Cristo » que se fit construire Alexandre Dumas père dans une période faste. Il est précisé qu’il va devenir l’Hôtel Monte Cristo, « un établissement qui s’inscrit dans le XIXe siècle et qui a pour thème l’écrivain A. Dumas », nouvelle preuve de l’oubli dans lequel est tombé le fils.

 

Andrée CHABROL-VACQUIER

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