SORTIE "HORS LES MURS" à PENNE (81)

le 15 JUIN 2019


Malgré le mauvais temps une trentaine de personnes a participé à cette journée sur les pas de Georges HERMENT, Lilette et Jean MALRIEU.

Cette sortie a connu un franc succès grâce aux intervenants : Claudette NOUAILLAC (Vice-présidente de l'association A.R.P.O.) - Luce VAN TORRE (Editions "Les Autanes") et les Poètes lors de leurs déclamations.

Tout cela est encourageant pour la préparation de celle de 2020.


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Témoignage de Daniel DAYNES (Neveu de Georges Herment) :

 


Hommage à Jo le Samedi 15 Juin 2019

 

au cimetière de Saint-Vergondin

 

 

 

 Le hasard m'a fait entendre l'autre jour le discours d'André Malraux en hommage à Jean Moulin lors du transfert des cendres au Panthéon le 19 décembre 1964.

 

« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège…›› Et tandis que les tambours entamaient le Chant des Partisans, lorsque Malraux s'adresse à la jeunesse de France, l'émotion m'a submergé, la même qu'il y a plusieurs décades. Mais il n'y a là nul sortilège. Je suis tout simplement né pendant la guerre, et mon corps se souvient obscurément de l'angoisse de ceux qui m'entouraient alors, dans les circonstances inquiètes de l'Occupation. D'autant que la maison de mon grand-père, réquisitionnée, était pleine d'officiers SS. Tandis que Jo, le frère de ma mère, reclus dans une chambre où il passait pour malade, y écrivait le récit de ses évasions. Car Jo était non seulement un irréductible, mais un de ces joueurs de cauchemar qui narguent le Destin. Il venait de s'évader du camp de Stralsund en Poméranie orientale, et faisait ainsi en quelque sorte un bras-d'honneur à ses geôliers l

 

Mais tout cela, et toutes les péripéties rocambolesques de sa vie, je ne l'ai appris que récemment, depuis une vingtaine d'années, surtout quand les circonstances m'ont permis de racheter sa maisonnette de Penne en 2008. Jusque là, Jo était pour moi le grand frère de ma mère, l'oncle dont je m'étais rapproché à l’adolescence, celui qui m'invitait dans son monde et m'avait dévoilé qu'une vie ne se suffit pas de se gagner. Quant à la guerre, une fois signé l'Armistice et publié Évadé d'Allemagne, il n'en a plus dit un mot.

 

« Une vie entière en poésie » écrivit de lui Julien Gracq. On ne saurait mieux dire. Pas seulement parce qu'il écrivait des poèmes depuis l’enfance - il les semait en quelque sorte - mais parce que sa vie même est un roman. Il a suivi sa pente.IL est allé où il se sentait appelé. Il fait partie de ceux dont l'œuvre et la vie se confondent.

 

Monté à Paris à 20 ans pour ses études, plutôt que les amphis de la Sorbonne, il

 

fréquenta les caves de Saint-Germain-des-Prés, les lieux où s'exprimaient les idées, où soufflait l'esprit. En ce temps-là, André Breton disait la grand-messe du Surréalisme. Jo s'en découvrit disciple au point de s'identifier à un héros surréaliste. Car, quand il passe par les toits pour enlever Renée, sa future femme, au nez et à la barbe de son commissaire de police de père, c'est dans la peau de Fantômas qu'il s'est glissé. Dans le catalogue de ses frasques, de ses pied-de-nez aux idées reçues, de sa rébellion contre l'ordre établi, cet épisode m'enchante. Dix ans plus tard, il écrira des Mémoires de Fantômas, pré-publiés dans un journal.

 

Dans cette mouvance intellectuelle de la première moitié des années trente, il se lia avec Hugues Panassié d'une amitié si profonde que Hugues choisit de le rejoindre à Montauban juste avant la guerre, puis de s'y installer, écrivant même dans un élan lyrique que Montauban était - je le cite - « la plus belle ville de France ›› l C'est d'ailleurs chez Hugues, en janvier 1937, au château de Gironde, que Jo rencontra pour la première fois Pierre Reverdy, « son poète ››, avec lequel il noua des liens véritablement filiaux. Panassié et Reverdy : deux rencontres décisives.

 

Jo fit sienne la passion du Jazz au point d'écrire de nombreux articles dans la revue Jazz Hot à partir de 1935 - dont le remarquable Poème et Chorus – de créer le Hot Club de Montauban, puis de se mettre à la batterie en écoutant des disques de Louis Armstrong - le West End Blues. Ma mère racontait que leur mère, dans l'excès de décibels du pick-up et de la batterie réunis, se lamentait du vacarme : « Il est encore avec son Badalou » soupirait-elle. Après la guerre, il entama la vie de musicien de Jazz comme batteur du trio de Jimmy Réna, pianiste montalbanais qui avait fait partie de « la bande à Jo ››, la fameuse bande de l'Obus dont Jean Malrieu parle avec émotion dans son beau livre avec Armes et Bagages. Quel beau moment d'amitié il y évoque lorsque Jo, juste arrivé à Montauban au terme de son évasion, vient sonner à la porte de Jean et Lilette pour d'émouvantes retrouvailles l

 

Entre les saisons d'été et d'hiver, Jo se transforme en préhistorien. Il se met en effet à creuser dans les grottes de La Madeleine, à 3 kilomètres d'ici, ces trois grottes étagées situées sur un site magdalénien qui fût plus près de nous un Domaine Templier. Ainsi, celui qui s'est approprié le Jazz, musique spontanée que dominent la pulsation et l'improvisation, plonge à présent vers notre préhistoire. Jo était fasciné par le mystère des débuts, l'originel. Plus encore que la dérision du monde moderne, la place faite par les surréalistes à la part rêvante dans la vie pour retrouver la pensée primitive rejoignait pour Jo sa conception de la vie vécue en poésie.

 

Cette vie de musicien ambulant va s'arrêter brutalement au bout de dix ans, quand il se retrouve hospitalisé dans le service des grands brûlés après un accident domestique. Finie la vie nomade ! Jo se fixe alors à Penne où il épouse Tonie, sa deuxième femme. Et là, il bâtit dans la cave de la maison un four à bois dont sortiront les céramiques de Penne. Il donne naissance à des objets inspirés par cet art primitif retrouvé dans les grottes magdaléniennes, comme ceux que l'on a pu voir pendant ce mois de mai à la maison du Crieur de Montauban pour l'exposition Herment Vivant.

 

De même que le musicien de Jazz avait retrouvé la pulsation originelle, le céramiste a retrouvé la beauté de l'épure et le sculpteur sur bois l'élan de vie. Certes. Mais son idiome, tout au long du chemin, sa langue naturelle en quelque sorte, ce furent ses poèmes. Le reste en donna des traductions. Il y exprime cette quête mystérieuse qui a hanté sa vie, et qu'il a tenté de saisir par les voies de l'irrationnel : l'astrologie, la chiromancie, il a même écrit un traité d'oniromancie. L'oniromancie, la divination par l'étude des rêves. Le poète n'est-il pas un « rêveur ›› ? Le poème une sorte de rêve ? Et ce sont bien ses poèmes qui nous font toucher l'indicible. Des éclairs y déchirent l'obscurité de la nuit ; ses fulgurances y sont révélation. Il y a quelque chose de magique dans ces étranges assemblages de mots qui font un poème. Ils ouvrent la voie vers une zone obscure où se tient le mystère de chacun. C'est à cette part intime, secrète, de nous-mêmes que parle le poète. Dans cette langue étrange qui a nom « poésie ››.

 

Pourquoi avoir titré l'exposition « Herment Vivant ›› ? Tout simplement parce qu'Herment a laissé un manuscrit titré Reverdy Vivant. Le grand poète Pierre Reverdy, son aîné d'une génération, était en effet pour lui la référence absolue. Ils avaient établi un véritable lien de filiation. La mort de Reverdy en 1960 fût pour Jo une perle insurmontable, et ce manuscrit qu'il n'a clôt qu'au bout de quatre ans représente donc un authentique travail de deuil. Plus rien, pourtant, ne fût désormais comme avant... les cinq années qu'il lui restait à vivre. Et puisque nous sommes au milieu des tombes, voici quelques vers apaisés que Jo a titrés Tombal et peut-être inspirés par Tonie :

 

 

 

Puisque I 'or ne rouille pas

 

Je t'y forgerai un poème

 

Qui te servira de diadème

 

Et témoignera de nos vies

 

Quand nous ne serons plus là

 

 

 

Daniel DAYNES