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Michel HOUELLEBECQ

 

Un certain Michel Houellebecq fait régulièrement parler de lui, chacun de ses livres constituant un événement, notamment le dernier paru : Sérotonine. Essayons de connaître cet auteur souvent sulfureux dont la popularité dépasse nos frontières, d’apprécier la valeur de son œuvre, de voir s’il a des compagnons en littérature et aura des successeurs. Michel Houellebecq, Michel Thomas pour l’état-civil, est né à La Réunion le 26 février 1956 dans une famille militante communiste. Son père, René Thomas, est guide de haute montagne et sa mère, Janine Lucie Ceccaldi, médecin anesthésiste. Ce couple désassorti divorce très vite et se désintéresse de Michel, d’abord élevé par ses grands-parents maternels, puis récupéré de force par ses grands-parents paternels vivant à Alger. C’est par reconnaissance pour sa grand-mère paternelle, Henriette Thomas, que Michel prendra son nom de jeune fille comme pseudonyme d’écrivain. Par ailleurs, il a toujours eu des relations conflictuelles avec sa mère, ce qui s’est aggravé après la parution de Particules élémentaires, ouvrage dans lequel il ne la ménage pas. Adolescent, il est élève au lycée de Meaux, puis intègre l’Institut national d’agronomie dont il sort diplômé en 1978. Il fait ensuite une formation en photographie à l’École nationale supérieure Louis-Lumière, travaille dans une entreprise d’informatique, puis comme informaticien contractuel au ministère de l’Agriculture. En 1988, il publie ses premiers vers ; en 1991, paraissent deux recueils de poésie passés inaperçus sur le thème de la solitude existentielle et du libéralisme qu’il dénonce. En 1992 et 1996, deux autres recueils reçoivent l’un le prix Tristan Tzara, l’autre le prix de Flore. On sent dans la poésie de Michel Houellebecq l’influence de Baudelaire et de Lautréamont. Le succès arrive vraiment avec la prose et une série de romans. En 1994, Extension du royaume de la lutte décrivant la misère affective de l’homme contemporain est au début boudé par le public, puis devient rapidement "culte". Il aura d’ailleurs une adaptation au cinéma en 1999 et à la télévision en 2002. En 1996, il réalise qu’il peut vivre de sa plume et se met en disponibilité ; il a bien raison, car en 1998 le deuxième roman, Les Particules élémentaires, obtient le prix Novembre et les suffrages du journal Lire qui en font le meilleur livre de l’année. Il y constate que l’homme est en voie d’être dépassé par le monde qu’il a créé. Il devient l’écrivain le plus lu dans le monde, car il est traduit en une trentaine de langues. En 2001 paraît le 3ème roman, Plateforme, sur le thème du tourisme sexuel, puis en 2005 La Possibilité d’une île qui sera adapté au cinéma et recevra le prix Interallié. Ce quatrième roman, d’anticipation, est une mise en garde : il constate l’effondrement d’une civilisation, mais laisse un ultime espoir : « la possibilité d’une île ». En 2010, le cinquième roman La Carte et le territoire obtient le prix Goncourt. L’auteur y fait son autoportrait et le bilan catastrophique de l’état du monde. En 2015 paraît un roman de politique fiction, Soumission, mettant en scène une France islamisée avec en 2022 un président de la République issu d’un parti politique musulman. Le journaliste Philippe Langon, défiguré dans l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 a publié dans Libération une critique sur ce livre et écrit dans son remarquable
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ouvrage, Le Lambeau (prix Femina 2018) : « J’avais bien ri en lisant Soumission, ses scènes, ses portraits, ses provocations faussement exténuées, sa mélancolie fin de siècle et de civilisation… Si le roman mérite d’exister, c’est parce qu’il permet d’imaginer n’importe quoi, n’importe qui, dans n’importe quelle situation, comme s’il s’agissait de ce monde et de sa propre vie. » En janvier 2019 sort Sérotonine, histoire d’un quadragénaire dépressif, ingénieur agronome, qui disparaît pour échapper à une relation toxique et un emploi au ministère de l’Agriculture dont il ne perçoit que les échecs. Au sujet de ce best-seller, Rodolphe Bacquet, rédacteur en chef du journal Alternatif, bien-être, écrit dans un article intitulé « Zérotonine » : « Un bref instant j’ai cru que le romancier préféré des médias français allait nous parler de bonheur. Mais on cherche en vain quoi que ce soit relevant de la joie de vivre dans le livre de Houellebecq […] Près de 100 000 exemplaires ont été vendus en moins d’une semaine dès sa parution. Excellente nouvelle pour les libraires, l’éditeur (Flammarion) et l’auteur. Triste nouvelle pour nous Français. Les auteurs que l’on appelle "populaires" sont un reflet toujours fidèle du moral du pays. Victor Hugo, Eugène Sue, Alexandre Dumas nous renseignent sur les rêves, les angoisses, les aspirations des Français du XIXe siècle. Houellebecq nous tend par son succès insensé le miroir d’une société cynique, frustrée, déprimée, qui fait qu’il mine et se complait dans le ressentiment […] Que Sérotonine soit un best-seller instantané nous permet de poser un diagnostic : il est grand temps de nous trouver un antidote, c’est-à-dire de relever naturellement nos taux de sérotonine par l’alimentation, la prise de produits naturels, l’exposition à la lumière, la lecture de romans qui font du bien ! » On peut également voir dans Sérotonine un beau roman d’amour, doublé d’une peinture sensible du monde paysan en déclin. Tous les romans de Michel Houellebecq ont eu un grand retentissement. Ils sont souvent comparés au roman réaliste français du XIXe siècle, au naturalisme de Zola, ou parfois à Céline ou Camus.

Voyons de qui s’inspire Michel Houellebecq. Parmi ses compagnons en littérature on peut citer : - Schopenhauer (1788-1860) qu’il a découvert à 25 ans au hasard de ses lectures dans une bibliothèque municipale, Schopenhauer dont il a tout lu et à qui il a consacré un essai ; - Auguste Comte (1798-1857), inventeur du positivisme ; ces deux penseurs incarnant chacun un pôle de l’œuvre de Michel Houellebecq, d’un côté le malaise existentiel, de l’autre l’incidence des découvertes scientifiques. Ajoutons des auteurs contemporains comme Michel Onfray ou Alain Finkielkraut.

Si Michel Houellebecq a des compagnons, il a également des héritiers. La relève semble assurée avec Patrice Jean, lui aussi éternel désabusé, Marion Messina, auteur du glaçant et très enlevé Faux départ, Solange Bied-Charreton au côté balzacien, Olivier Maulin (La Fête est finie, Gueule de bois), Aurélien Bellanger (La Théorie de l’information, Le Grand Paris). Il est incontestable que Michel Houellebecq a marqué une génération de romanciers dont beaucoup n’ont conservé, hélas, que le cynisme et le désenchantement sans l’acuité de son regard singulier. Porté par une aura internationale, il est devenu à l’étranger le représentant d’une certaine tradition réaliste "à la française" et, outre-Manche, Martin Amis (Réussir) partage beaucoup de ses obsessions, de même que David Foster Wallace, Joshua Cohen aux U.S.A., Clemens Meyer en Allemagne, Kaspar Colling Nielsen (Les Outrages) au Danemark. On n’a pas fini de gloser sur Michel Houellebecq qui, à 63 ans, n’a pas dit son dernier mot. Est-il cynique ? Les esprits les plus cyniques sont souvent les plus romantiques. Est-il prophète ou simplement réaliste en sentant le monde dépassé, vacillant et instable ? Peut-être est-il courageux de titiller des points sensibles, de montrer une réalité que nous fuyons. N’oublions pas son côté poète qui le conduit certainement à crier son chagrin devant l’état du monde.

Andrée CHABROL-VACQUIER