Accueil Etudes LITTÉRATURE ET CINÉMA

LITTERATURE ET CINEMA 

 

« À quoi sert le cinéma s’il vient après la littérature ? » déclara Jean-Luc Godard après la sortie du film Le Redoutable, du réalisateur Michel Hezanavicus (également réalisateur du film The Artist) adapté du roman Un an après de la petite fille de François Mauriac, Anne Wiazemsky, sa muse et épouse de 1967 à 1970. Le roman racontait leur vie commune.
Les cinéastes n’en sont plus là. La réalisatrice et scénariste Emmanuelle Bercot dit : « On cherche tous une bonne histoire. Moi ça ne me dérange pas qu’elle vienne d’un roman. » Il est évident que, vu les difficultés pour financer certains films, l’adaptation d’un livre donne aux producteurs l’assurance d’un sujet crédible et intéressant. De son côté, le producteur Marc
5
Moissonnier (Django, Le petit Nicolas, Spirou, Fantasio) affirme : « Une oeuvre existante est une source d’inspiration. ». Il ajoute : « Avec la BD on tient une intrigue, un univers visuel nous permettant de mieux savoir ce que l’on va raconter, et de gagner du temps. »
Toutefois, bien que les livres plébiscités rassurent les chaînes TV qui jouent un rôle essentiel en matière de financement et attirent les stars, rien n’en garantit le succès. Ainsi, par exemple, les adaptations de Houellebecq : Extension du domaine de la lutte, La possibilité d’une île, Les particules élémentaires ont été des échecs.
L’industrie du rêve a manifesté dès ses origines un énorme appétit pour la littérature populaire et les classiques (nouvelles, pièces de théâtre, best-sellers). En plein âge d’or hollywoodien, les producteurs portaient à tour de bras des livres à l’écran : Autant en emporte le vent (1939), Les Raisins de la colère (1940), Une chatte sur un toit brûlant (1958), Un tramway nommé désir (1951), etc. Le cinéma américain a été un immense consommateur d’écrivains de 1930 à 1960.
La vogue actuelle des adaptations n’est donc pas nouvelle. Elle s’est développée aux États-Unis lors de la grande grève des scénaristes de 2007-2008 et continue en France. Serait-on en manque de scénarios ? Peut-être. De toutes façons, les écrivains sont ravis. La romancière Tatiana de Rosnay, auteur de Elle s’appelait Sarah, tourné en 2010 par Gilles Paquet-Brenner, déclare : « Le cinéma est une industrie fragile, il faut l’aider. »
Le cinéma français redécouvre la richesse de l’imaginaire des auteurs, leur sens de la dramaturgie, leur goût pour des histoires ancrées dans la réalité sociale. Chaque année, au moment de la rentrée littéraire, les producteurs s’affolent : « J’avais un coup de fil tous les jours durant deux semaines », dit Emmanuelle Bercot en 2016.Frédérique Massart, directrice des droits audiovisuels chez Gallimard, le confirme : « Notre prix Goncourt Chanson douce, de Leila Slimani, a intéressé beaucoup de monde ; c’est finalement le projet de Maïwen et du producteur Philippe Godeau qui l’a emporté. » Les auteurs installés (Philippe Djian, Olivier Adam, Grégoire Delacourt, Guillaume Musso) suscitent beaucoup d’intérêt, mais il existe également des adaptations inattendues comme celle d’Autobiographie d’une courgette, roman publié en 2002 par Gilles Paris, devenu récemment le dessin d’animation Ma vie de courgette de Claude Barras, salué de cannes à Hollywood.
Les grands marchés du film sélectionnent des livres à adapter, à Cannes (depuis 2014), mais aussi à Los Angeles et Shanghaï. Ainsi Frédérique Massart est allée en juin 2017 "vendre" sur La Croisette la BD Stupor Mundi de Néjib, puis s’est rendue en Chine pour négocier un livre de Jean-Claude Mourlurat La Ballade de Cornebique.
Tous les professionnels du cinéma et de l’édition font le même constat : en 2015 plus d’un quart des films sortis en salle étaient adaptés de livres. Et la tendance s’accentue. En 2016, citons notamment Mal de pierres de Nicole Garcia, d’après le roman de Milena Agus, La Fille de Brest d’Emmanuelle Bercot tiré du document d’Irène Frachon, Réparer les vivants de Katel Quillévéré à partir du roman de Maylis de Kérengal. Récemment on a vu sur les écrans les films de Christian Dugay Un sac de billes (Joseph Joffo), d’Étienne Comer Django (Alexis Salatko), d’Éric Barbier La Promesse de l’aube (Romain Gary), d’Albert Duportel Au-revoir là-haut (Pierre Lemaître), de Luc Besson Valérian et la cité des mille planètes (BD de Christian et Mézières), de Roman Polanski D’après une histoire vraie (Delphine de Vigan), de François Ozon L’amant double (Joyce Carol Oates), de Sofia Coppola Les Proies (de Thomas Cullinan), de Michel Hezanavicus Le Redoutable (Anne Wiazemsky), etc.
« Neuf de mes romans ont été portés à l’écran et la plupart avec succès » dit tout récemment l’écrivain américain John Guhman au directeur de la rédaction de Lire, Baptiste Liger, et il ajoute : « Je dois confesser que je pense au potentiel film lorsque j’écris mon histoire. » Il précise qu’il demande seulement de pouvoir lire le scénario, donner sans être intrusif son avis aux producteurs et au réalisateur. Il indique ensuite ne pas toujours aimer ces adaptations, qu’il voit malgré tout avec plaisir excepté L’héritage de la haine (réalisé par James Foley), mauvais film, souvent infidèle au livre.
Des chefs-d’oeuvre anciens (Les Misérables, Jane Eyre, etc.) aux pépites d’aujourd’hui, nous pouvons affirmer que le cinéma reste un passage obligé pour les grands auteurs. William Shakespeare est le plus utilisé ; ensuite viennent Alexandre Dumas et Stephen King.
6
Il faut noter qu’en France les écrivains sont de plus en plus nombreux à devenir réalisateurs, soit qu’ils adaptent leur propre livre comme David Foenkinos (La Délicatesse), Marc Dugain (Une exécution ordinaire), Bernard Werber (Nos amis les Terriens), etc., soit qu’ils réalisent un scénario original comme Philippe Claudel (Il ya longtemps que je t’aime) ou Bernard-Henri Lévy (Le jour et la nuit), soit qu’ils se prêtent aux deux exercices comme Alexandre Jardin (Fanfan), Yan Moix (Podium), Emmanuel Carrère (La moustache).
Pourquoi cette frénésie ? L’explication est-elle seulement économique, génétique, psychologique ? Il est évident que pour un auteur le cinéma est le moyen le plus direct de contenter sa "mégalomanie", comme le dit Beigbeder qui compare ce tropisme à celui qui poussait certains acteurs du XIXe siècle à tâter du théâtre. En effet, sans la puissance du cinéma, qui connaîtrait la littérature de Michel Audiard ou celle de Godard ? Par ailleurs, passer de l’écrit à l’oral c’est passer de l’exercice solitaire de la littérature au travail d’équipe. C’est également prendre des risques, car selon Claude Lelouch « 100 000 exemplaires vendus pour un livre, c’est un triomphe ; 100 000 entrées pour un film, c’est un désastre. »
Que conclure ? Le cinéma ne vient pas après la littérature selon l’opinion de Godard. Tous deux se complètent avec plus ou moins de bonheur peut-être, mais pour le plaisir des spectateurs, des lecteurs, des auteurs et réalisateurs.


Andrée CHABROL-VACQUIER