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Les écrivains et la gastronomie


Des mots aux mets, il n'y a qu'un pas. Il ne faut donc pas s'étonner que de Rabelais à Dumas, de Colette à Pagnol, Marie Rouanet, Mathias Enard, Marie NDiaye et bien d'autres, nos écrivains aient souvent célébré la bonne chère. Installons-nous donc à leur table !

La nourriture est omniprésente dans l'oeuvre de François Rabelais. Le premier roman de cet humaniste de la Renaissance, paru en 1532 et sous-titré « Chronique truculente de la vie d'un géant aux appétits joyeux » a pour héros Pantagruel, né un mardi-gras. Toujours affamé, celui-ci commence par se repaître du lait de 4600 vaches et passera sa vie à ripailler, d'où l'expression maintenant courante « appétit pantagruélique ». Rabelais, ivrogne de réputation, a vraiment influencé notre langue qui a retenu par exemple : « repas gargantuesque », « dive bouteille », « mouton de Panurge », substantifique moelle », « rabelaisien », « corne d'abondance », etc.

Les auteurs suivants ont également un faible pour la nourriture. Au XIXe, George Sand est une épicurienne qui fait pousser patates douces et ananas, pique-nique avec Balzac, Dumas ou Chopin, cuisine allègrement les mets du terroir dont elle compile les recettes (800 pages), affirme « faire des confitures est aussi sérieux qu'écrire un livre ».

Victor Hugo, à l'appétit insatiable, faisait des mariages gustatifs insolites, assaisonnant par exemple son café au lait d'un filet de vinaigre ou relevant son morceau de brie d'une cuillerée de moutarde. Il adorait mélanger dans son assiette tous les plats servis à dîner et laper de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé quand il écrivait et attendait l'inspiration.

Dumas père adorait manger et cuisiner. Il essayait d'épater ses convives, parmi lesquels le compositeur Rossini, inventeur du tournedos au foie gras, en préparant les épices rapportées de ses voyages en Orient et en inventant des recettes comme le poulet à le ficelle ou le potage aux queues de crevettes. En 1873, trois ans après sa mort, parut son Grand Dictionnaire de cuisine qui tint une place à part dans son oeuvre. C'est en quelque sorte le roman de sa vie où il se montre philosophe, historien et poète.

Même Virginie Wolf que l'on disait anorexique affirmait : « On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n'a pas bien dîné. » Elle a d'ailleurs placé dans ses livres de nombreuses scènes de repas, notamment dans Mrs Dalloway ou La Promenade du phare.

Romancière, journaliste, Colette parle de nourriture, d'ingrédients et de recettes dans sa vie, ses livres, ses articles dans Marie-Claire ou Le Figaro. Que ce soit dans sa Bourgogne natale ou dans sa jolie maison de Saint-Tropez (La Treille Muscate), elle observe, dévore, se régale par exemple de riz aux favouilles (petits crabes parfumés), de rascasse farcie, de beignets d'aubergine. Dans La Naissance du jour, elle interroge : « Ne crois-tu pas qu'ils aimeront ma sauce avec les petits poulets ? Quatre petits poulets fendus par moitié, frappés au plat de la hachette, salés, poivrés, bénits d'huile pure... »

Roald Dahl, géant de la littérature jeunesse, auteur de Charlie et la chocolaterie, est obsédé par la nourriture, laquelle traverse son oeuvre. Cette idée fixe remonte à son enfance où, interne dans un collège gallois, il avait avec des camarades la mission de tester les chocolats de la célèbre maison Cadbury. Il ne se limite pas aux plaisirs de la table, s'attarde sur leurs inconvénients quand ils engendrent la gloutonnerie, finit par conseiller : « Soyez gourmet et non gourmand.»

Les livres de Jean Giono fleurent bon l'huile d'olive et les herbes sauvages. Cet auteur provençal de coeur et de plume doit son goût des bonnes choses à sa mère Pauline et il recommande « la bouillabaisse du pauvre » (sans poisson), les truffes (bon marché à l'époque), les oeufs fraîchement sortis du nid frits ou à la coque.

Certains esprits moqueurs trouvaient que l'écriture de Marguerite Duras avait parfois des airs de listes de commissions ou de recettes de cuisine. L'auteure de L'Amant n'a jamais caché son goût pour les bons petits plats qu'elle dégustait à ses adresses préférées ou qu'elle concoctait dans la grande cuisine de sa maison de Neauphle-le-Château. En 1999, trois ans après sa mort, son fils, Jean Mascolo, décida de publier un petit ouvrage intitulé La cuisine de Marguerite où l'on trouvait par exemple les secrets de la soupe poireaux – pommes de terre de l'omelette vietnamienne ou de la tarte au citron. Mais Yann Andréa, l'exécuteur testamentaire s'y opposa. L'ouvrage est devenu un véritable objet de culte.

Marcel Pagnol est très attaché aux saveurs de son enfance méridionale à Aubagne. Épicurien, il aime : polenta gratinée, omelette soufflée aux asperges sauvages, fougasse aux olives et romarin, poêlée de palourdes, etc. et tout cela arrosé d'un petit remontant. « Il faut que la liqueur s'épanouisse sur la langue. Ça te pince un peu la pointe et puis ça s'ouvre comme un éventail qui te caresse les gencives et hop ! un velours dans la gargamelle. » (écrit-il dans le scénario des « Lettres de mon moulin »).

Nos contemporains ne sont pas en reste sur le plan des nourritures terrestres. Chez Michel Houellebecq, elles abondent, révélant les ressorts cachés des personnages. Soumission, par exemple, est émaillé de céleri rémoulade et de purée de cabillaud. En ce qui le concerne, l'auteur adore la charcuterie.

Jim Harrison, disparu en mars 2016, était un bon vivant, boulimique, grand amateur d'alcools, de tabac, de repas abondants, et disait : « J'aime les huîtres, par douzaines... de douzaines. » Ses véritables Mémoires datent de 2002 et s'intitulent Aventures d'un gourmand vagabond (Bourgeois).

Le Goncourt 2015 (Boussole), Mathias Enard, vit à Barcelone où il a ouvert un restaurant libanais avec un ami et se livre au grand plaisir de cuisiner, du sanglier par exemple, avec un gratin de crozets cuits dans du thé fumé.

En octobre 2016, Marie NDiaye (prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes), a publié La cheffe, roman d'une cuisinière, ouvrage dans lequel elle raconte la vie, la carrière de son héroïne et où la cuisine est vécue comme une aventure spirituelle dans laquelle le plaisir et le corps sont les instruments d'un voyage vers un au-delà.

N'oublions pas notre invitée de 2008, Marie Rouanet, ainsi perçue d'après son oeuvre :

« Chez Marie

C'est à Noël qu'il faut frapper à sa demeure

Pour y sentir alors le bonheur, la chaleur,

La douceur du partage et les parfums d'orange.

Le noir genévrier coupé dans la forêt

Embaume la maison où se mêlent aussi

L'odeur des berlingots et des bougies soufflées,

Des souvenirs d'enfance à jamais conservés.

Dans une coupe blanche au centre de la table

Vit depuis quelques jours le blé de sainte Barbe,

Pendant que sont servies des huîtres de l'étang.

Un vrai cochon de lait, du confit, du foie cru

Et les treize desserts bien connus en Provence.

Marie est inventive et poète surtout,

Aussi n'oubliez pas de prendre dans le plat

Qui vous fait des clins d'oeil de toutes les couleurs

Quelques noix en argent ou quelques noix en or,

Pour avoir le plaisir d'y découvrir blottis,

Un petit mot d'amour, un caillou, une perle,

Une pépite d'or, un fin croissant de lune,

Un rayon de soleil ou un soupçon d'espoir.

(A. C.-V.)

La gastronomie et la littérature entretiennent donc un vieux compagnonnage. Barthes notait que « chez Flaubert, Proust, Zola, on sait toujours ce que mangent les personnages » et que la description du contenu des assiettes « constitue la marque même du romanesque ». Nous pouvons remarquer par ailleurs que la remise des grandes distinctions littéraires est toujours associée de différentes manières à des repas ou des cocktails dînatoires : Goncourt et Renaudot chez Drouant, Fémina au Cercle de l'union interallié, à deux pas de l'Élysée, Médicis à la Méditerranée, place de L'Odéon, Interallié chez Lasserre aux abords des Champs-Élysées, etc. Nourritures terrestres et intellectuelles sont le sel de la vie si elles se combinent intelligemment.

Andrée CHABROL-VACQUIER