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Balzac et les femmes

 

Mal aimé par sa mère qui lui préférait son jeune frère Henry, fruit d’un adultère, Balzac a toujours cherché l’amour fou, la femme à la fois ange et courtisane, maternelle et soumise, dominatrice et dominée, grande dame et complice.

De petite taille et doté d’une tendance à l’embonpoint, il n’était pas spécialement séduisant, mais il avait un regard d’une force extraordinaire qui impressionnait, un regard pailleté d’or, plein de feu et de magnétisme. Il émanait de lui franchise, bonté et bonne humeur.

Les femmes qui marquent sa jeunesse portent le même prénom : Laure. Plus tard, il séduit des femmes de qualité qui l’aideront souvent dans son travail d’écrivain. Aussi, après avoir beaucoup reçu des femmes, il leur accorde une grande place dans son travail et se montre féministe avant l’heure.

1°. Mère et sœurs

a. Sa mère : Charlotte Laure s’est mariée en 1797, à l’âge de 18 ans avec un homme de 51 ans qui deviendra secrétaire au Conseil du roi. Elle est nerveuse, autoritaire, le place en nourrice quelques jours après sa naissance (1799) jusqu'à l'âge de 4 ans. À 8 ans, elle l'enferme dans un pensionnat qu’il ne quitte même pas pour les vacances. Elle lui rend rarement visite, refuse de l'embrasser à cause de ses mauvaises notes. Les oratoriens le renvoient chez lui à l'âge de 14 ans. Il ressent comme une injustice le traitement que sa mère lui impose et se tuera à la tâche pour l'épater. Sa frustration est évoquée dans ses œuvres : « Si vous saviez quelle femme est ma mère : un monstre et une monstruosité tout ensemble... Ma mère a été la cause de tous les malheurs de ma vie. » En effet, sa mère ne le comprend pas ; peut-être veut-elle compenser la faiblesse d'un père volage. Malgré tout, elle ne s'oppose pas à sa vocation d'écrivain et l'y encourage. Mais elle s'oppose à ses goûts de luxe, tout en l'aidant au prix de lourds sacrifices quand il croule sous les dettes. En 1840, il la logera chez lui et lui confiera le soin de s'occuper de sa maison. Elle l'assistera dans ses dernières heures, mais n'aura jamais compris son génie.

b. sa sœur Laure : Bien qu'ayant seize mois de moins, elle est pour lui une amie intime. Ils sont complices. Elle sera sa première lectrice à la publication de Cromwell, œuvre écrite après son bac alors qu'il suit des études de droit à la Sorbonne tout en travaillant chez un notaire. Elle est la première à lui donner confiance en ses talents, aussi se désespère-t-il quand elle lui annonce ses fiançailles, puis son mariage et son départ pour Bayeux où elle étouffe vite.

c. sa sœur Laurence : Elle vit à Tours dans une atmosphère pesante avec un père qui folâtre et une mère qui se plaint. Son père la marie à un hobereau de quinze ans son aîné, endetté et édenté, qui la délaisse pour le jeu ou la chasse. Elle s'étiole et décèdera en 1825 à l'âge de 23 ans, minée par la tuberculose.

Balzac est révolté par la condition de ses sœurs et il mûrit le projet d'écrire Physiologie du mariage. Il pousse Laure à devenir écrivain, la prie de préparer le canevas du Vicaire des Ardennes, lui demande de rédiger une nouvelle, « Les deux rencontres », qui deviendra « La femme de trente ans ». Lorsqu'il tombe malade, elle court à son chevet ; lorsqu'il est accablé de dettes, elle gage son argenterie. Après sa mort, elle écrira le récit de sa vie et publiera une partie de sa correspondance.

2°. Laure de Berny, égérie, protectrice et muse : La comtesse de Berny est la fille du professeur de harpe de Marie-Antoinette et d'une des femmes de chambre de la reine. Mariée à 16 ans au comte de Berny, un pingre colérique qui perd peu à peu la vue, elle a neuf enfants, est enjouée, aime sortir, recevoir, mais se soucie de l'éducation de ses enfants. Elle engage Balzac comme répétiteur. Il a 22 ans, prend l'habitude de s'attarder, de converser, de raconter des histoires, dans l'intention de séduire cette femme de 45 ans qui résiste longtemps avant de succomber. Mais Mme Balzac apprend la nouvelle par la rumeur et exile son fils à Bayeux chez sa sœur Laure. Bientôt Honoré et Laure de Berny se retrouvent à Paris où ses parents s'installent. À 25 ans, Honoré décide de s'émanciper et de devenir écrivain à plein temps. Il loue un appartement et reçoit Laure qui se dévoue pleinement à lui. Mais Balzac fait de mauvaises affaires, la trompe ; elle pardonne tout. Un soir, il rencontre une autre Laure, duchesse d'Abrantès.

3°. Laure d'Abrantès : De quinze ans de plus que lui, veuve du général Junot, elle incarne la légende napoléonienne. Des années durant, Balzac mène une liaison parallèlement avec les deux femmes, en même temps que la rédaction de trois romans (dont Les Chouans) et l'écriture dans les journaux. Laure de Berny, qui a accepté le partage, lui corrige ses manuscrits. La Duchesse de Langeais sera inspirée par Laure d'Abrantès qui décèdera le 7 juin 1838 dans un hôpital misérable.

4°. La marquise Henriette de Castries : Cette femme du monde ne se laissera pas conquérir. C'est une allumeuse qu'il punira dans La Duchesse de Langeais.

5°. Eveline Hanski : dans son pays, l'Ukraine, elle dévore les romans de Balzac et rêve de la vie parisienne décrite par l'auteur. Elle lui écrit le 28 février 1832 et signe "L'étrangère". Elle est mariée à un comte, de 22 ans son aîné. Ils se rencontrent à Neufchâtel, en Suisse le 25 septembre 1833, Eveline ayant convaincu son mari, qui s'entichera de Balzac, de l'y accompagner. Elle le trouve laid, mais tellement vivant, spirituel !

Au bout de cinq jours, ils s e promettent de se revoir à Genève avant Noël. Balzac la bombardera de lettres tout en envoyant au mari des courriers amicaux. Mais Balzac est ruiné. En décembre, il débarque à Genève où Eveline lui a réservé une chambre à deux pas de son hôtel. Il repart au bout de six semaines et commence un nouveau roman, Le Père Goriot. Les deux amants se revoient en Autriche, mais Eveline se montre glaciale envers Honoré, lui reprochant sa saleté et sa légèreté. Pendant sept ans, ils ne se reverront plus. Il aura d’autres liaisons, deviendra énorme, connaîtra même la prison pendant huit jours.

Enfin, en octobre 1841, il signe avec un groupe de libraires un contrat prévoyant la parution de ses œuvres complètes sous le titre La Comédie humaine. Cent livres en vingt ans : un travail de titan .

Le 5 janvier 1842, il reçoit d’Ukraine une lettre cachetée de cire noire : le comte Hanski est mort. Il termine d’arrache-pied la troisième partie des Illusions perdues pour avoir l’argent du voyage et part le 29 juillet. Eveline se verrait bien Mme de Balzac ; elle lui remet de l’argent qu’il emploie à des folies. Une naissance s’annonce, mais une fausse couche l’interrompt. Balzac pleure : il voulait tant un fils ! De toutes façons, l’enfant mort-né était une fille.

Balzac veut se marier, mais il faut attendre l’autorisation du tsar. Elle arrive en mars 1850 et la cérémonie se déroule le 14 mars. Le couple part pour Parsi le 25 avril. Balzac est presque aveugle. Le 20 mai, ils sont devant leur hôtel où le valet devenu fou a tout saccagé. Balzac s’alite bientôt, se gangrène et meurt, âgé de 51 ans, dans la nuit du 17 au 18 août 1850, veillé seulement par sa mère qui recevra ensuite une rente viagère de sa belle-fille. Eveline se consolera avec un jeune admirateur de son mari et finira ses jours auprès du peintre Jean Gigoux. Mme Balzac rejoindra sa fille Laure et mourra en 1854 en provoquant des querelles d’héritage dignes de la Comédie humaine. Laure de Berny était décédée le 27 juillet 1836 sans que Balzac ait pu assister à son enterrement. Il ne l’avait pas revue depuis un an.

 

6°. Bien d’autres femmes ont jalonné la route de Balzac. Parmi elles, citons :

  1. a.Zulma Garraud, amie d’enfance de sa sœur Laure. Elle est la confidente, celle qui l’invite à plus d’empathie pour le peuple, celle qui lui résiste,
  2. b.La comtesse anglaise Sarah Guidoboni-Visconte qui aurait eu un enfant de lui,
  3. c.Caroline Marbouty, une jeune fille,
  4. d.George Sand, avec qui il se lie d’amitié,
  5. e.Olympe Pélissier, belle courtisane intelligente, qui tirent salon,
  6. f.Marie du Fresnay (1833) avec qui il a une fille, Caroline, à laquelle il dédiera le roman Eugénie Grandet et qu’il citera dans son testament.

 

Conclusion

Balzac était un amoureux perpétuel. Les femmes ne l’ont pas seulement entouré, admiré et inspiré tout au long de sa vie. Elles ont aussi été ses bienfaitrices et ses correctrices. Elles ne se sont pas contentées de lui enseigner la vie, l’amour, de l’introduire dans le monde et de le soutenir financièrement. Pour lui, elles ont inventé des histoires, corrigé son style, cherché de la documentation. À commencer par Laure de Berny qui fut sa première muse, son premier guide.

 

Andrée Chabrol-Vacquier

 

P.S. : le père de Balzac s’appelait en réalité Bernard-François Balssa, originaire de l’Aveyron*. Il fait transformer son nom en Balzac par une démarche entreprise avant la Révolution, entre 1771 et 1782.

Deux ans après la mort de son père, Balzac ajoute une particule à son nom, lors de la publication de L’Auberge rouge.

 

* L’auteur rouergat Jean Boudou indique cela dans ses Contes del Balsàs