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Les traducteurs : grandeur et misère (à partir d’articles de presse)

I Qui sont-ils ?

Il existe deux sortes de traducteurs on plutôt de traductrices, car près de huit d’entre eux sont des femmes.

  1. Ceux qui s’occupent de textes techniques (modes d’emploi, travaux industriels) :

    Ils sont souvent employés par les firmes elles-mêmes ou des agences spécialisées et, en général, rémunérés au mois 

  2. (de 16 000 à 90 000 € brut par an), un tiers d’entre eux arrondissant leur fin de mois par des traductions supplémentaires.

 

Ceux qui traduisent des livres (B.D., discours, romans, etc.) :

Ils sont pour la plupart indépendants et doivent publier six ou sept livres par an pour vivre. De plus, la suppression de l’abattement fiscal sur les droits d’auteur les a bien pénalisés.

II Combien sont-ils ?

La France compte un millier de "traducteurs professionnels" pour lesquels cette activité constitue plus de 70% de leur revenu et qui vivent de leur plume. Chaque année, il en arrive encore cent-cinquante qui ne vivront pas de leur travail mais obligeront les premiers à se serrer un peu la ceinture, surtout s’ils traduisent de l’anglais, langue surreprésentée, contrairement au chinois ou au turc.

III Combien sont-ils payés ?

Dans ce métier, la règle est rare et tout se négocie. Il faut savoir si l’on sera payé au feuillet ou au mot, au forfait ou au pourcentage sur les ventes, sur la base du texte de départ ou d’arrivée, si l’on sera relu, corrigé… Avec l’évolution technique, les traducteurs sont de plus en plus mal payés. Autrefois, quand on tapait à la machine à écrire, on se basait sur un feuillet de vingt-cinq lignes avec soixante signes maximum par ligne. Qu’il s’agisse d’un roman avec des dialogues rapides ou d’un essai compact, l’éditeur payait en fonction du nombre de pages du manuscrit. Avec l’arrivée du traitement de texte, le système s’est poursuivi pendant quelque temps et le traducteur qui rendait une disquette touchait un supplément. Mais les éditions comprirent rapidement l’avantage que pouvait leur apporter l’évolution technique. Ils cessèrent alors de verser cette prime et décidèrent que la disquette, puis la "pièce attachée", serait la règle, une façon d’économiser la composition du texte.

Ensuite, ils considèreront avec intérêt l’une des fonctions du traitement de texte : le comptage des signes, une façon de ne plus payer pour les blancs. Dès lors, ils paient au mot, même au signe parfois, carottant au passage le traducteur en comptant les signes seuls et pas les espaces entre les mots. On se demande comment ils consentaient encore à payer les signes de ponctuation. Un feuillet moyen était rémunéré une vingtaine d’euros (un peu plus pour les langues rares, les textes particulièrement difficiles, les travaux urgents, ou pour les traducteurs renommés). On ne les obtient aujourd’hui que si le feuillet contient 250 mots, ce qui représente une baisse de 15 à 30 % du revenu moyen des traducteurs en une quinzaine d’années, malgré la revalorisation calculée par certains éditeurs (10% en moyenne). La poésie est payée parfois à la pièce, même au vers (environ 1,50 € le vers). Il arrive que le traducteur ne reçoive son chèque qu’à la parution du livre et non à la remise du texte.

Néanmoins, il faut savoir que, notamment grâce aux aides à la traduction du Cercle National des Lettres, c’est en France, pays massivement importateur de livres étrangers, que le traducteur est le mieux traité, intellectuellement et financièrement . Aux États-Unis, il vaut mieux éviter de dire qu’on est traducteur, car les portes se ferment comme devant un raté.

La traduction technique est plus facile et mieux rémunérée, en général au forfait ; elle peut bénéficier de l’aide de logiciels spécialisés (Worldfast, Oméga T ; Trados) qui "apprennent" des mots, des tournures, des phrases entières, plus ou moins récurrents dans des textes comparables. Il semblerait que près de 70% des travailleurs techniques fassent appel à ces logiciels qui, mal employés, donnent souvent des résultats catastrophiques, des modes d’emploi incompréhensibles.

Le traducteur, en vertu du Code des Usages, signé en 1993 par ses syndicats et le Syndicat national de l’Édition, doit percevoir un pourcentage sur les ventes, car il est considéré comme un auteur dont le nom doit apparaître sur la couverture de l’ouvrage. Quand cette clause est respectée, il touche de 0,2% à 2% du prix public hors taxe calculé au nombre de pages. Si l’auteur d’origine est une star qui reçoit un pourcentage plus important que d’habitude, le traducteur doit rabattre ses prétentions. Il existe un système mixte, à valoir sur 2% puis 0,5% si le livre dépasse le premier tirage, ce qui arrive très rarement. En revanche, Daniel Pennac reverse à ses traducteurs européens 10% de ce que rapportent les cessions de droits.

Quelques témoignages de traducteurs

  • Gérard Guégan (vient de traduire de l’américain avec son fils Alexandre Un retour du vieux déguelasse de Charles Buckowski, chez Grasset) :

    « Je suis un traducteur occasionnel ; la traduction représente pour moi un revenu marginal… J’ai négocié mon contrat, obtenu 3% sur les ventes avec un à-valoir et je suis payé au feuillet, de 1500 signes, à l’ancienne. Je travaille trois jours et demi par semaine, de 5h15 jusqu’au soir. Mon fils fait un premier jet et je retravaille derrière. Chez Grasset, un préparateur relit anglais et traduction, et un correcteur relit à la fin. Je demande à relire toutes les épreuves jusqu’au bon à tirer. »

  • Denise Beaulieu (a traduit les volumes 1 et 3 de la trilogie 50 nuances d’E.L. James, chez J.-C. Lattès) :

  • « J’ai signé un contrat standard avec une avance sur droits d’auteurs, calculée au feuillet et versée en trois fois (à la signature, à la remise du manuscrit, à l’acceptation). Mon pourcentage doit être de 10% sur le prix public. »

  • François Maspéro (vient de traduire de l’espagnol Trois vies de saints d’Eduardo Mendoza, au Seuil), apprécie ce métier « qui permet de ne pas être seul », car selon le sujet (le tango, les galères, le football, etc.), il est nécessaire d’avoir des documentalistes.

    Malgré le peu de rapport de cette profession, on rencontre des traducteurs heureux, car ils sont animés par la passion, au point même parfois de traduire sans contrat, de publier vingt ans après, parfois à leurs frais.

                                                                                                             Andrée-Chabrol-Vacquier