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Les écrivains et la Grande Guerre
(à partir de la revue Lire de mars 2014 et de coupures du Monde)

 

Combien de temps faut-il pour qu’une plaie cicatrise ? Une vie ne suffit pas, un siècle non plus. Il y a cent ans, le monde brûlait et les écrivains, bien plus et mieux, que les historiens racontent cette guerre de 1914-1918.

Elle est la première guerre à avoir inspiré autant d’écrits, des nationalistes d’abord qui encourageaient l’esprit belliciste, puis des troupes elles-mêmes. Par exemple, en France, Maurice Barrès, que l’on a surnommé « le rossignol des carnages », affirme que la guerre n’est pas à redouter mais qu’elle trempe les tempéraments et se veut promesse de régénération. On pense également à Charles Péguy écrivant : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle  / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. »

De l’autre côté de la ligne bleue des Vosges, Thomas Mann n’est pas en reste. Son ouvrage Considérations d’un apolitique est un vibrant plaidoyer belliciste affirmant qu’il serait "doux" de mourir pour la paix.

Après ces écrivains responsables avant l’embrasement d’avoir fourni un véritable carburant idéologique et préparé les esprits, il y eut la littérature décrivant la guerre déclenchée. En outre, la proportion d’illettrés dans la troupe étant seulement de 5%, tout le monde écrit et des milliards de courriers sont échangés. Se mêlent les récits, les journaux, les nouvelles, les romans, les œuvres, en somme. En conséquence, dès la fin de l’année 1914, est créé un Bulletin des écrivains de 14 qui sera publié tous les mois pendant toute la durée de la guerre et d’où naîtra, en 1919, l’Association des écrivains combattants. Des milliers de romanciers participent au conflit, que ce soit sous les armes ou comme médecins, ambulanciers, espions. Peu revinrent indemnes. Citons les plus célèbres :

* Erich Maria Remarque (juin-juillet 1917), blessé en Flandre occidentale ;

* Georges Bernanos (septembre-novembre 1916) ;

* J.R.R. Tolkien (juin-novembre 1916) qui a contracté la fièvre des tranchées ;

* Louis-Ferdinand Céline (août 1913-décembre 1915), blessé puis réformé ;

* Somerset Maugham (août 1914-septembre 1918), ambulancier ;

* Jean Cocteau (décembre 1915-juillet 1916), ambulancier ;

* Roland Dorgelès (août 1914-mai 1915) ;

* Joseph Kessel (août 1914-septembre 1918), brancardier, infirmier, pilote ;

* John Dos Pasos (mars 1917-juin 1919), ambulancier ;

* Ernst Jünger (août 1914-août 1918), blessé plusieurs fois ;

* Henri Barbusse (août 1914-juin 1917), au front, puis réformé ;

* Alain (octobre 1914-octobre 1917), blessé à Verdun, il restera estropié ;

* Joe Bousquet (mai 1916-mai 1918), le célèbre poète carcassonnais, bien connu chez nous puisque compagnon, ami de la Montalbanaise Ginette Augier qui fut aussi sa partenaire littéraire ; blessé aux vertèbres, il restera invalide, paralysé à 24 ans ;

* Maurice Genevoix (janvier 1914-avril 1915), réformé après avoir été blessé ;

* Pierre Drieu La Rochelle (novembre 1913-février 1916), blessé, puis réformé ;

* Guillaume Apollinaire (avril 1915-mars 1916), blessé puis trépané ;

* Jean Giono (juin 1916-octobre 1919), gazé ;

* Jean Paulhan (avril 1914-décembre 1914), blessé ;

* Blaise Cendrars (août 1914-septembre 1915), blessé, puis amputé du bras droit ;

* Louis Aragon (août 1917-septembre 1919), médecin ;

            * C.S. Lewis (novembre 1917-avril 1918), blessé ;

* Louis Pergaud (avril 1914-avril 1915), décédé à l’hôpital détruit quand il était soigné;

* Georges Duhamel (août 1914-septembre 1918), médecin ;

* Raymond Chandler (août 1917-septembre 1918) ;

* Alain Fournier (août 1914-septembre 1914), tué au sud de Verdun ;

* Jean Giraudoux (août 1914-juin 1915), blessé à la hanche ;

* Henry de Montherlant (mai 1918-juin 1918), blessé ;

* Charles Péguy (août 1914-septembre 1914), tué à la bataille de la Marne.

Sur les autres fronts, citons : * Jaroslav Hasek (mars 1915-février 1917), en Galice ;

            * Ernest Hemingway (août 1918-juillet 1918), ambulancier, blessé aux jambes en Italie ;

            * Gabriele d’Annunzio (mai 1915-décembre 1920), pilote de chasse, il perd un œil ;

            * T. E. Lawrence (octobre 1916-octobre 1918), en Arabie saoudite, Jordanie, Syrie.

            Après cette énumération, nous constatons que la Grande Guerre était une guerre d’hommes bien que de nombreuses femmes aient été impliquées comme bénévoles. Certaines étaient ou devinrent écrivains comme Agatha Christie qui eut un rôle d’infirmière, puis de pharmacienne, ce qui lui permit d’acquérir une solide connaissance des poisons ; elle écrivit son premier roman, La mystérieuse affaire de stylos, en 1917, en plein conflit. Citons également : Enid Bagnold, infirmière, l’Australienne Helen Zenna Smith, la Britannique Vera Brittain, l’Américaine Ellen La Motte, non traduites en France. D’autres femmes de lettres jouèrent un rôle sur le territoire français, Edith Wharton (futur prix Pulitzer en 1921 pour Le temps de l’innocence), Colette qui côtoya le front et écrivit Les heures longues, 1914-1917, chez Fayard.

            La Grande Guerre est un sujet toujours actuel qui inspire les romanciers par ses drames, les bouleversements qu’elle a induits dans la société. Citons Philippe Claudel avec Les âmes grises, Xavier Hanotte (Derrière la colline) qui pratique un genre littéraire particulier, le réalisme magique, qui le fait glisser de la description la plus glaçante à un onirisme poétique magnifique, Jean Vautrin (Quatre soldats français), Pierre Lemaître qui, comme le précédent, a commencé par le polar et a obtenu le Goncourt 2013 avec Au revoir là-haut, premier volet d’une trilogie qui embrassera le XXème siècle.

De nombreux auteurs de romans policiers se tournent vers la Grande Guerre : Patrick Pécheret, sensibilisé par ses lectures de jeunesse, avec son roman Tranchecaille, Pierre Sinias avec Ras le casque, Sébastien Japrisot : Un long dimanche de fiançailles, Marc Dugain : La chambre des officiers. En parlant de la guerre, tous assimilent les gradés à des "serial killers" envoyant les soldats au massacre.

La Grande Guerre intéresse donc les romanciers mais également les lecteurs pour qui la bibliothèque idéale pourrait être :Ceux de 14 (M. Genevoix), Le feu (H. Barbusse), Orages d’acier (E. Jünger), Les croix de bois (R. Dorgelès), Le grand troupeau (J. Giono), L’adieu aux armes (E. Hemingway), La peur (G. Chevallier), La main coupée et autres récits de guerre (B. Cendrars), Les hommes de bonne volonté (tome 3 de J. Romains), Ecrivains dans la Grande Guerre (F.-M. Frémeaux), 1915 L’enlisement (J.-Y. Le Naour), La Première Guerre mondiale (G. Sheffield).

Pris dans l’engrenage du conflit, les écrivains furent donc nombreux à rejoindre un front meurtrier qui leur a coûté cher. En effet, cinq cents d’entre eux ne revinrent jamais des tranchées, à l’image de Péguy, Fournier, Pergaud. D’autres sont retournés, blessés, brisés, comme Barbusse, Remarque, Céline, Hemingway, Bousquet. Mais de cette catastrophe humaine, ces hommes de lettres ont tiré une œuvre féconde et terrifiante ; ils ont ainsi édifié un monument aux morts.

A la mémoire de tous ces combattants, pétris d’idéal, écoutons quelques vers de Daniel Cornette de Venancourt (1873-1950) qui perdit ses deux fils (19 et 20 ans) au combat en 1915 et 1916 :

« Et vous dont j’admirais la modeste apparence
Vous avez accepté de donner pour toujours

Sans doute un noble esprit, au moins votre espérance,

Le cœur de votre mère et toutes vos amours…

 

Au milieu des martyrs, nous pensons aux coupables ;

Un César dans sa cour et l’argent derrière eux.

Quelle amertume en nous contre ces misérables

Qui savaient que la guerre est un mal monstrueux !

 

Mais nous disons aux morts : Votre mémoire est belle !

Reposez entre amis, loin de notre douleur ;

Dormez entre soldats, dans la paix éternelle ;

Restez sous vos drapeaux, restez au Champ d’Honneur. »

 

                                                                                              Andrée Chabrol-Vacquier