Accueil Etudes Etude : Importance du conjoint chez les romanciers

      En général, les conjoints des écrivains semblent leur prêter une assistance librement consentie. Mme Zola a dédié son existence à la carrière de son mari, n'ayant pas fait d'études et venant du petit peuple, elle considérait cela comme un privilège. Elle accepte non seulement les tâches matérielles mais également la liaison avec Jeanne Rozerot et les deux enfants qui en sont nés. Elle a suivi passionnément son époux durant l'affaire Dreyfus. Elle n'a pas été une muse pour lui mais il s'est inspiré de sa silhouette, de son histoire, a profité de son expérience terre à terre de la vie. Il lui a été toujours reconnaissant d'avoir rendu possible la tâche colossale qu'il s'était assignée en lui donnant une affection gardienne de sa tranquillité, un intérieur de tendresse où il put se cloîtrer. Par ailleurs, nous savons qu'après la mort du maître, la gardienne du temple se transforma en veuve abusive, construisant son identité en devenant Madame Emile Zola avec tout ce que cela comporte d'autorité. IL est possible qu'elle ait détruit les lettres de Cézanne et que, comme beaucoup d'autres veuves d'écrivains, elle ait arrangé l'histoire à sa manière, faisant tout pour que personne ne touche à la statue.

     Certains traits caractéristiques d'Alexandrine Zola se retrouvent chez d'autres compagnes d'écrivains comme Sophie Tolstoï, Frieda Richthofen qui vécut près de vingt ans aux côtés de D.H. Lawrence et aujourd'hui Jemia Le Clézio et Siri Hustvedt, l'épouse de Paul Auster. Jemia s'occupe de toutes les recherches en bibliothèque, des voyages, des contrats pour que son époux puisse se dédier entièrement à l'écriture. Siri Hustvedt a toujours cru au talent exceptionnel de son mari, même avant la publication de ses premiers romans.

     D'autres femmes, muses, maîtresses, épouses, des maris ou amants ont assisté les écrivains qui ont partagé leur vie. Tigy, mariée à Simenon en 1923, ferma les yeux sur la conduite du grand Georges, lui donnant bonheur et équilibre. Marie-France Ionesco protégea Eugène de ses détracteurs.

    Consuelo de Saint-Exupéry a été pour son mari, Antoine, une égérie, une muse. Elle lui inspira Le Petit Prince et l'illustra. Beaucoup de traits du héros lui sont empruntés : même écharpe portée à la garçonne, même coupe de cheveux " à la lionne ", même petit air étonné et nez retroussé. Qui sait lire entre les lignes retrouve toute l'histoire du couple. La rose est Consuelo délaissée sur sa planète mais vers laquelle le Petit Prince revient toujours. Saint-Exupéry lui attribue des traits de caractère qu'il n'aime guère chez elle (bavarde, coquette, dépensière), mais s'émeut devant sa fragilité (elle tousse) et sa solitude. Lui-même se représente sous les traits de son personnage principal et s'adresse des leçons de conduite : « Tu deviens responsable de ta rose », conseille le renard.

    Yann Andréa, le troisième " mari " de Marguerite Duras poussa à son comble l'art de la collaboration et montra un dévouement amoureux extravagant, ce que l'on peut réaliser en lisant Cet amour-là. Il fut durant seize ans la créature de Marguerite. Assigné à résidence, il tapait les textes, faisait la cuisine, la vaisselle, sortait la voiture à la demande. Il laissa même son idole choisir son nom et occasionnellement ses vestes.

    Philippe Djian dit que sa femme, Année, peintre, qui partage sa vie depuis des décennies est sa première lectrice. Richard Ford, l'Américain, éprouve la même adoration pour son épouse qu'il a rencontrée à l'université voici 48 ans. Elle est pour lui la seule capable d'apprécier son travail et de suivre pas à pas la croissance de ses manuscrits. Julian Barnes, l'auteur du Perroquet de Flaubert, a choisi son épouse comme agent littéraire. Xavier Bazot dit que sa compagne nourrit son travail par sa présence à ses côtés, au point d'être au cœur de l'un de ses derniers livres, Stabat Mater. C'est sans doute chez Serge Rezvani, l'auteur des Années Lula que la présence de la compagne, à la fois muse et femme, se révèle la plus forte, la plus lumineuse. Avec elle, il vit ; pour elle, pour essayer de dire leur amour et leur vie, il se met à chanter, puis à écrire après l'avoir peinte et c'est en croisant ses réflexions et des extraits du journal de Danièle qu'il écrit Le testament amoureux et ces mots : « Toute écriture est séduction. J'ai le bonheur de savoir près de moi celle à qui s'adresse chaque mot de séduction tracé sur mes feuilles. »

   En conclusion, il est possible d'affirmer que tout se passe plutôt bien dans la vie de nos écrivains. A l'unanimité, ils confient devoir beaucoup sinon tout à leur conjoint parce que :

- Sans eux, ils n'auraient pas écrit ce qu'ils ont écrit (C'est mourir un peu de Frédéric Dard n'aurait jamais existé sans Françoise, sa seconde femme.), leur conjoint les laisse magistralement tranquilles,

- Il les aide à se connaître (Philippe Djian, par exemple),

- Il sait ce qui sonne faux et les encourage à ne pas sombrer dans la facilité (Le Clézio parlant de Jemia),

- Ils vivent avec un être incroyablement romanesque. « J'ai écrit des romans grâce à elle », affirme B. Henry Levy parlant d'Arielle Dombasle qui de son côté chuchote, espiègle : « Bernard a la grâce de me faire lire ses papiers en premier et l'élégance de me faire croire que mon avis compte. »

Andrée-Chabrol-Vacquier