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Michel HOUELLEBECQ

 

Un certain Michel Houellebecq fait régulièrement parler de lui, chacun de ses livres constituant un événement, notamment le dernier paru : Sérotonine. Essayons de connaître cet auteur souvent sulfureux dont la popularité dépasse nos frontières, d’apprécier la valeur de son œuvre, de voir s’il a des compagnons en littérature et aura des successeurs. Michel Houellebecq, Michel Thomas pour l’état-civil, est né à La Réunion le 26 février 1956 dans une famille militante communiste. Son père, René Thomas, est guide de haute montagne et sa mère, Janine Lucie Ceccaldi, médecin anesthésiste. Ce couple désassorti divorce très vite et se désintéresse de Michel, d’abord élevé par ses grands-parents maternels, puis récupéré de force par ses grands-parents paternels vivant à Alger. C’est par reconnaissance pour sa grand-mère paternelle, Henriette Thomas, que Michel prendra son nom de jeune fille comme pseudonyme d’écrivain. Par ailleurs, il a toujours eu des relations conflictuelles avec sa mère, ce qui s’est aggravé après la parution de Particules élémentaires, ouvrage dans lequel il ne la ménage pas. Adolescent, il est élève au lycée de Meaux, puis intègre l’Institut national d’agronomie dont il sort diplômé en 1978. Il fait ensuite une formation en photographie à l’École nationale supérieure Louis-Lumière, travaille dans une entreprise d’informatique, puis comme informaticien contractuel au ministère de l’Agriculture. En 1988, il publie ses premiers vers ; en 1991, paraissent deux recueils de poésie passés inaperçus sur le thème de la solitude existentielle et du libéralisme qu’il dénonce. En 1992 et 1996, deux autres recueils reçoivent l’un le prix Tristan Tzara, l’autre le prix de Flore. On sent dans la poésie de Michel Houellebecq l’influence de Baudelaire et de Lautréamont. Le succès arrive vraiment avec la prose et une série de romans. En 1994, Extension du royaume de la lutte décrivant la misère affective de l’homme contemporain est au début boudé par le public, puis devient rapidement "culte". Il aura d’ailleurs une adaptation au cinéma en 1999 et à la télévision en 2002. En 1996, il réalise qu’il peut vivre de sa plume et se met en disponibilité ; il a bien raison, car en 1998 le deuxième roman, Les Particules élémentaires, obtient le prix Novembre et les suffrages du journal Lire qui en font le meilleur livre de l’année. Il y constate que l’homme est en voie d’être dépassé par le monde qu’il a créé. Il devient l’écrivain le plus lu dans le monde, car il est traduit en une trentaine de langues. En 2001 paraît le 3ème roman, Plateforme, sur le thème du tourisme sexuel, puis en 2005 La Possibilité d’une île qui sera adapté au cinéma et recevra le prix Interallié. Ce quatrième roman, d’anticipation, est une mise en garde : il constate l’effondrement d’une civilisation, mais laisse un ultime espoir : « la possibilité d’une île ». En 2010, le cinquième roman La Carte et le territoire obtient le prix Goncourt. L’auteur y fait son autoportrait et le bilan catastrophique de l’état du monde. En 2015 paraît un roman de politique fiction, Soumission, mettant en scène une France islamisée avec en 2022 un président de la République issu d’un parti politique musulman. Le journaliste Philippe Langon, défiguré dans l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 a publié dans Libération une critique sur ce livre et écrit dans son remarquable
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ouvrage, Le Lambeau (prix Femina 2018) : « J’avais bien ri en lisant Soumission, ses scènes, ses portraits, ses provocations faussement exténuées, sa mélancolie fin de siècle et de civilisation… Si le roman mérite d’exister, c’est parce qu’il permet d’imaginer n’importe quoi, n’importe qui, dans n’importe quelle situation, comme s’il s’agissait de ce monde et de sa propre vie. » En janvier 2019 sort Sérotonine, histoire d’un quadragénaire dépressif, ingénieur agronome, qui disparaît pour échapper à une relation toxique et un emploi au ministère de l’Agriculture dont il ne perçoit que les échecs. Au sujet de ce best-seller, Rodolphe Bacquet, rédacteur en chef du journal Alternatif, bien-être, écrit dans un article intitulé « Zérotonine » : « Un bref instant j’ai cru que le romancier préféré des médias français allait nous parler de bonheur. Mais on cherche en vain quoi que ce soit relevant de la joie de vivre dans le livre de Houellebecq […] Près de 100 000 exemplaires ont été vendus en moins d’une semaine dès sa parution. Excellente nouvelle pour les libraires, l’éditeur (Flammarion) et l’auteur. Triste nouvelle pour nous Français. Les auteurs que l’on appelle "populaires" sont un reflet toujours fidèle du moral du pays. Victor Hugo, Eugène Sue, Alexandre Dumas nous renseignent sur les rêves, les angoisses, les aspirations des Français du XIXe siècle. Houellebecq nous tend par son succès insensé le miroir d’une société cynique, frustrée, déprimée, qui fait qu’il mine et se complait dans le ressentiment […] Que Sérotonine soit un best-seller instantané nous permet de poser un diagnostic : il est grand temps de nous trouver un antidote, c’est-à-dire de relever naturellement nos taux de sérotonine par l’alimentation, la prise de produits naturels, l’exposition à la lumière, la lecture de romans qui font du bien ! » On peut également voir dans Sérotonine un beau roman d’amour, doublé d’une peinture sensible du monde paysan en déclin. Tous les romans de Michel Houellebecq ont eu un grand retentissement. Ils sont souvent comparés au roman réaliste français du XIXe siècle, au naturalisme de Zola, ou parfois à Céline ou Camus.

Voyons de qui s’inspire Michel Houellebecq. Parmi ses compagnons en littérature on peut citer : - Schopenhauer (1788-1860) qu’il a découvert à 25 ans au hasard de ses lectures dans une bibliothèque municipale, Schopenhauer dont il a tout lu et à qui il a consacré un essai ; - Auguste Comte (1798-1857), inventeur du positivisme ; ces deux penseurs incarnant chacun un pôle de l’œuvre de Michel Houellebecq, d’un côté le malaise existentiel, de l’autre l’incidence des découvertes scientifiques. Ajoutons des auteurs contemporains comme Michel Onfray ou Alain Finkielkraut.

Si Michel Houellebecq a des compagnons, il a également des héritiers. La relève semble assurée avec Patrice Jean, lui aussi éternel désabusé, Marion Messina, auteur du glaçant et très enlevé Faux départ, Solange Bied-Charreton au côté balzacien, Olivier Maulin (La Fête est finie, Gueule de bois), Aurélien Bellanger (La Théorie de l’information, Le Grand Paris). Il est incontestable que Michel Houellebecq a marqué une génération de romanciers dont beaucoup n’ont conservé, hélas, que le cynisme et le désenchantement sans l’acuité de son regard singulier. Porté par une aura internationale, il est devenu à l’étranger le représentant d’une certaine tradition réaliste "à la française" et, outre-Manche, Martin Amis (Réussir) partage beaucoup de ses obsessions, de même que David Foster Wallace, Joshua Cohen aux U.S.A., Clemens Meyer en Allemagne, Kaspar Colling Nielsen (Les Outrages) au Danemark. On n’a pas fini de gloser sur Michel Houellebecq qui, à 63 ans, n’a pas dit son dernier mot. Est-il cynique ? Les esprits les plus cyniques sont souvent les plus romantiques. Est-il prophète ou simplement réaliste en sentant le monde dépassé, vacillant et instable ? Peut-être est-il courageux de titiller des points sensibles, de montrer une réalité que nous fuyons. N’oublions pas son côté poète qui le conduit certainement à crier son chagrin devant l’état du monde.

Andrée CHABROL-VACQUIER

Balzac et les femmes

 

Mal aimé par sa mère qui lui préférait son jeune frère Henry, fruit d’un adultère, Balzac a toujours cherché l’amour fou, la femme à la fois ange et courtisane, maternelle et soumise, dominatrice et dominée, grande dame et complice.

De petite taille et doté d’une tendance à l’embonpoint, il n’était pas spécialement séduisant, mais il avait un regard d’une force extraordinaire qui impressionnait, un regard pailleté d’or, plein de feu et de magnétisme. Il émanait de lui franchise, bonté et bonne humeur.

Les femmes qui marquent sa jeunesse portent le même prénom : Laure. Plus tard, il séduit des femmes de qualité qui l’aideront souvent dans son travail d’écrivain. Aussi, après avoir beaucoup reçu des femmes, il leur accorde une grande place dans son travail et se montre féministe avant l’heure.

1°. Mère et sœurs

a. Sa mère : Charlotte Laure s’est mariée en 1797, à l’âge de 18 ans avec un homme de 51 ans qui deviendra secrétaire au Conseil du roi. Elle est nerveuse, autoritaire, le place en nourrice quelques jours après sa naissance (1799) jusqu'à l'âge de 4 ans. À 8 ans, elle l'enferme dans un pensionnat qu’il ne quitte même pas pour les vacances. Elle lui rend rarement visite, refuse de l'embrasser à cause de ses mauvaises notes. Les oratoriens le renvoient chez lui à l'âge de 14 ans. Il ressent comme une injustice le traitement que sa mère lui impose et se tuera à la tâche pour l'épater. Sa frustration est évoquée dans ses œuvres : « Si vous saviez quelle femme est ma mère : un monstre et une monstruosité tout ensemble... Ma mère a été la cause de tous les malheurs de ma vie. » En effet, sa mère ne le comprend pas ; peut-être veut-elle compenser la faiblesse d'un père volage. Malgré tout, elle ne s'oppose pas à sa vocation d'écrivain et l'y encourage. Mais elle s'oppose à ses goûts de luxe, tout en l'aidant au prix de lourds sacrifices quand il croule sous les dettes. En 1840, il la logera chez lui et lui confiera le soin de s'occuper de sa maison. Elle l'assistera dans ses dernières heures, mais n'aura jamais compris son génie.

b. sa sœur Laure : Bien qu'ayant seize mois de moins, elle est pour lui une amie intime. Ils sont complices. Elle sera sa première lectrice à la publication de Cromwell, œuvre écrite après son bac alors qu'il suit des études de droit à la Sorbonne tout en travaillant chez un notaire. Elle est la première à lui donner confiance en ses talents, aussi se désespère-t-il quand elle lui annonce ses fiançailles, puis son mariage et son départ pour Bayeux où elle étouffe vite.

c. sa sœur Laurence : Elle vit à Tours dans une atmosphère pesante avec un père qui folâtre et une mère qui se plaint. Son père la marie à un hobereau de quinze ans son aîné, endetté et édenté, qui la délaisse pour le jeu ou la chasse. Elle s'étiole et décèdera en 1825 à l'âge de 23 ans, minée par la tuberculose.

Balzac est révolté par la condition de ses sœurs et il mûrit le projet d'écrire Physiologie du mariage. Il pousse Laure à devenir écrivain, la prie de préparer le canevas du Vicaire des Ardennes, lui demande de rédiger une nouvelle, « Les deux rencontres », qui deviendra « La femme de trente ans ». Lorsqu'il tombe malade, elle court à son chevet ; lorsqu'il est accablé de dettes, elle gage son argenterie. Après sa mort, elle écrira le récit de sa vie et publiera une partie de sa correspondance.

2°. Laure de Berny, égérie, protectrice et muse : La comtesse de Berny est la fille du professeur de harpe de Marie-Antoinette et d'une des femmes de chambre de la reine. Mariée à 16 ans au comte de Berny, un pingre colérique qui perd peu à peu la vue, elle a neuf enfants, est enjouée, aime sortir, recevoir, mais se soucie de l'éducation de ses enfants. Elle engage Balzac comme répétiteur. Il a 22 ans, prend l'habitude de s'attarder, de converser, de raconter des histoires, dans l'intention de séduire cette femme de 45 ans qui résiste longtemps avant de succomber. Mais Mme Balzac apprend la nouvelle par la rumeur et exile son fils à Bayeux chez sa sœur Laure. Bientôt Honoré et Laure de Berny se retrouvent à Paris où ses parents s'installent. À 25 ans, Honoré décide de s'émanciper et de devenir écrivain à plein temps. Il loue un appartement et reçoit Laure qui se dévoue pleinement à lui. Mais Balzac fait de mauvaises affaires, la trompe ; elle pardonne tout. Un soir, il rencontre une autre Laure, duchesse d'Abrantès.

3°. Laure d'Abrantès : De quinze ans de plus que lui, veuve du général Junot, elle incarne la légende napoléonienne. Des années durant, Balzac mène une liaison parallèlement avec les deux femmes, en même temps que la rédaction de trois romans (dont Les Chouans) et l'écriture dans les journaux. Laure de Berny, qui a accepté le partage, lui corrige ses manuscrits. La Duchesse de Langeais sera inspirée par Laure d'Abrantès qui décèdera le 7 juin 1838 dans un hôpital misérable.

4°. La marquise Henriette de Castries : Cette femme du monde ne se laissera pas conquérir. C'est une allumeuse qu'il punira dans La Duchesse de Langeais.

5°. Eveline Hanski : dans son pays, l'Ukraine, elle dévore les romans de Balzac et rêve de la vie parisienne décrite par l'auteur. Elle lui écrit le 28 février 1832 et signe "L'étrangère". Elle est mariée à un comte, de 22 ans son aîné. Ils se rencontrent à Neufchâtel, en Suisse le 25 septembre 1833, Eveline ayant convaincu son mari, qui s'entichera de Balzac, de l'y accompagner. Elle le trouve laid, mais tellement vivant, spirituel !

Au bout de cinq jours, ils s e promettent de se revoir à Genève avant Noël. Balzac la bombardera de lettres tout en envoyant au mari des courriers amicaux. Mais Balzac est ruiné. En décembre, il débarque à Genève où Eveline lui a réservé une chambre à deux pas de son hôtel. Il repart au bout de six semaines et commence un nouveau roman, Le Père Goriot. Les deux amants se revoient en Autriche, mais Eveline se montre glaciale envers Honoré, lui reprochant sa saleté et sa légèreté. Pendant sept ans, ils ne se reverront plus. Il aura d’autres liaisons, deviendra énorme, connaîtra même la prison pendant huit jours.

Enfin, en octobre 1841, il signe avec un groupe de libraires un contrat prévoyant la parution de ses œuvres complètes sous le titre La Comédie humaine. Cent livres en vingt ans : un travail de titan .

Le 5 janvier 1842, il reçoit d’Ukraine une lettre cachetée de cire noire : le comte Hanski est mort. Il termine d’arrache-pied la troisième partie des Illusions perdues pour avoir l’argent du voyage et part le 29 juillet. Eveline se verrait bien Mme de Balzac ; elle lui remet de l’argent qu’il emploie à des folies. Une naissance s’annonce, mais une fausse couche l’interrompt. Balzac pleure : il voulait tant un fils ! De toutes façons, l’enfant mort-né était une fille.

Balzac veut se marier, mais il faut attendre l’autorisation du tsar. Elle arrive en mars 1850 et la cérémonie se déroule le 14 mars. Le couple part pour Parsi le 25 avril. Balzac est presque aveugle. Le 20 mai, ils sont devant leur hôtel où le valet devenu fou a tout saccagé. Balzac s’alite bientôt, se gangrène et meurt, âgé de 51 ans, dans la nuit du 17 au 18 août 1850, veillé seulement par sa mère qui recevra ensuite une rente viagère de sa belle-fille. Eveline se consolera avec un jeune admirateur de son mari et finira ses jours auprès du peintre Jean Gigoux. Mme Balzac rejoindra sa fille Laure et mourra en 1854 en provoquant des querelles d’héritage dignes de la Comédie humaine. Laure de Berny était décédée le 27 juillet 1836 sans que Balzac ait pu assister à son enterrement. Il ne l’avait pas revue depuis un an.

 

6°. Bien d’autres femmes ont jalonné la route de Balzac. Parmi elles, citons :

  1. a.Zulma Garraud, amie d’enfance de sa sœur Laure. Elle est la confidente, celle qui l’invite à plus d’empathie pour le peuple, celle qui lui résiste,
  2. b.La comtesse anglaise Sarah Guidoboni-Visconte qui aurait eu un enfant de lui,
  3. c.Caroline Marbouty, une jeune fille,
  4. d.George Sand, avec qui il se lie d’amitié,
  5. e.Olympe Pélissier, belle courtisane intelligente, qui tirent salon,
  6. f.Marie du Fresnay (1833) avec qui il a une fille, Caroline, à laquelle il dédiera le roman Eugénie Grandet et qu’il citera dans son testament.

 

Conclusion

Balzac était un amoureux perpétuel. Les femmes ne l’ont pas seulement entouré, admiré et inspiré tout au long de sa vie. Elles ont aussi été ses bienfaitrices et ses correctrices. Elles ne se sont pas contentées de lui enseigner la vie, l’amour, de l’introduire dans le monde et de le soutenir financièrement. Pour lui, elles ont inventé des histoires, corrigé son style, cherché de la documentation. À commencer par Laure de Berny qui fut sa première muse, son premier guide.

 

Andrée Chabrol-Vacquier

 

P.S. : le père de Balzac s’appelait en réalité Bernard-François Balssa, originaire de l’Aveyron*. Il fait transformer son nom en Balzac par une démarche entreprise avant la Révolution, entre 1771 et 1782.

Deux ans après la mort de son père, Balzac ajoute une particule à son nom, lors de la publication de L’Auberge rouge.

 

* L’auteur rouergat Jean Boudou indique cela dans ses Contes del Balsàs

LITTERATURE ET CINEMA 

 

« À quoi sert le cinéma s’il vient après la littérature ? » déclara Jean-Luc Godard après la sortie du film Le Redoutable, du réalisateur Michel Hezanavicus (également réalisateur du film The Artist) adapté du roman Un an après de la petite fille de François Mauriac, Anne Wiazemsky, sa muse et épouse de 1967 à 1970. Le roman racontait leur vie commune.
Les cinéastes n’en sont plus là. La réalisatrice et scénariste Emmanuelle Bercot dit : « On cherche tous une bonne histoire. Moi ça ne me dérange pas qu’elle vienne d’un roman. » Il est évident que, vu les difficultés pour financer certains films, l’adaptation d’un livre donne aux producteurs l’assurance d’un sujet crédible et intéressant. De son côté, le producteur Marc
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Moissonnier (Django, Le petit Nicolas, Spirou, Fantasio) affirme : « Une oeuvre existante est une source d’inspiration. ». Il ajoute : « Avec la BD on tient une intrigue, un univers visuel nous permettant de mieux savoir ce que l’on va raconter, et de gagner du temps. »
Toutefois, bien que les livres plébiscités rassurent les chaînes TV qui jouent un rôle essentiel en matière de financement et attirent les stars, rien n’en garantit le succès. Ainsi, par exemple, les adaptations de Houellebecq : Extension du domaine de la lutte, La possibilité d’une île, Les particules élémentaires ont été des échecs.
L’industrie du rêve a manifesté dès ses origines un énorme appétit pour la littérature populaire et les classiques (nouvelles, pièces de théâtre, best-sellers). En plein âge d’or hollywoodien, les producteurs portaient à tour de bras des livres à l’écran : Autant en emporte le vent (1939), Les Raisins de la colère (1940), Une chatte sur un toit brûlant (1958), Un tramway nommé désir (1951), etc. Le cinéma américain a été un immense consommateur d’écrivains de 1930 à 1960.
La vogue actuelle des adaptations n’est donc pas nouvelle. Elle s’est développée aux États-Unis lors de la grande grève des scénaristes de 2007-2008 et continue en France. Serait-on en manque de scénarios ? Peut-être. De toutes façons, les écrivains sont ravis. La romancière Tatiana de Rosnay, auteur de Elle s’appelait Sarah, tourné en 2010 par Gilles Paquet-Brenner, déclare : « Le cinéma est une industrie fragile, il faut l’aider. »
Le cinéma français redécouvre la richesse de l’imaginaire des auteurs, leur sens de la dramaturgie, leur goût pour des histoires ancrées dans la réalité sociale. Chaque année, au moment de la rentrée littéraire, les producteurs s’affolent : « J’avais un coup de fil tous les jours durant deux semaines », dit Emmanuelle Bercot en 2016.Frédérique Massart, directrice des droits audiovisuels chez Gallimard, le confirme : « Notre prix Goncourt Chanson douce, de Leila Slimani, a intéressé beaucoup de monde ; c’est finalement le projet de Maïwen et du producteur Philippe Godeau qui l’a emporté. » Les auteurs installés (Philippe Djian, Olivier Adam, Grégoire Delacourt, Guillaume Musso) suscitent beaucoup d’intérêt, mais il existe également des adaptations inattendues comme celle d’Autobiographie d’une courgette, roman publié en 2002 par Gilles Paris, devenu récemment le dessin d’animation Ma vie de courgette de Claude Barras, salué de cannes à Hollywood.
Les grands marchés du film sélectionnent des livres à adapter, à Cannes (depuis 2014), mais aussi à Los Angeles et Shanghaï. Ainsi Frédérique Massart est allée en juin 2017 "vendre" sur La Croisette la BD Stupor Mundi de Néjib, puis s’est rendue en Chine pour négocier un livre de Jean-Claude Mourlurat La Ballade de Cornebique.
Tous les professionnels du cinéma et de l’édition font le même constat : en 2015 plus d’un quart des films sortis en salle étaient adaptés de livres. Et la tendance s’accentue. En 2016, citons notamment Mal de pierres de Nicole Garcia, d’après le roman de Milena Agus, La Fille de Brest d’Emmanuelle Bercot tiré du document d’Irène Frachon, Réparer les vivants de Katel Quillévéré à partir du roman de Maylis de Kérengal. Récemment on a vu sur les écrans les films de Christian Dugay Un sac de billes (Joseph Joffo), d’Étienne Comer Django (Alexis Salatko), d’Éric Barbier La Promesse de l’aube (Romain Gary), d’Albert Duportel Au-revoir là-haut (Pierre Lemaître), de Luc Besson Valérian et la cité des mille planètes (BD de Christian et Mézières), de Roman Polanski D’après une histoire vraie (Delphine de Vigan), de François Ozon L’amant double (Joyce Carol Oates), de Sofia Coppola Les Proies (de Thomas Cullinan), de Michel Hezanavicus Le Redoutable (Anne Wiazemsky), etc.
« Neuf de mes romans ont été portés à l’écran et la plupart avec succès » dit tout récemment l’écrivain américain John Guhman au directeur de la rédaction de Lire, Baptiste Liger, et il ajoute : « Je dois confesser que je pense au potentiel film lorsque j’écris mon histoire. » Il précise qu’il demande seulement de pouvoir lire le scénario, donner sans être intrusif son avis aux producteurs et au réalisateur. Il indique ensuite ne pas toujours aimer ces adaptations, qu’il voit malgré tout avec plaisir excepté L’héritage de la haine (réalisé par James Foley), mauvais film, souvent infidèle au livre.
Des chefs-d’oeuvre anciens (Les Misérables, Jane Eyre, etc.) aux pépites d’aujourd’hui, nous pouvons affirmer que le cinéma reste un passage obligé pour les grands auteurs. William Shakespeare est le plus utilisé ; ensuite viennent Alexandre Dumas et Stephen King.
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Il faut noter qu’en France les écrivains sont de plus en plus nombreux à devenir réalisateurs, soit qu’ils adaptent leur propre livre comme David Foenkinos (La Délicatesse), Marc Dugain (Une exécution ordinaire), Bernard Werber (Nos amis les Terriens), etc., soit qu’ils réalisent un scénario original comme Philippe Claudel (Il ya longtemps que je t’aime) ou Bernard-Henri Lévy (Le jour et la nuit), soit qu’ils se prêtent aux deux exercices comme Alexandre Jardin (Fanfan), Yan Moix (Podium), Emmanuel Carrère (La moustache).
Pourquoi cette frénésie ? L’explication est-elle seulement économique, génétique, psychologique ? Il est évident que pour un auteur le cinéma est le moyen le plus direct de contenter sa "mégalomanie", comme le dit Beigbeder qui compare ce tropisme à celui qui poussait certains acteurs du XIXe siècle à tâter du théâtre. En effet, sans la puissance du cinéma, qui connaîtrait la littérature de Michel Audiard ou celle de Godard ? Par ailleurs, passer de l’écrit à l’oral c’est passer de l’exercice solitaire de la littérature au travail d’équipe. C’est également prendre des risques, car selon Claude Lelouch « 100 000 exemplaires vendus pour un livre, c’est un triomphe ; 100 000 entrées pour un film, c’est un désastre. »
Que conclure ? Le cinéma ne vient pas après la littérature selon l’opinion de Godard. Tous deux se complètent avec plus ou moins de bonheur peut-être, mais pour le plaisir des spectateurs, des lecteurs, des auteurs et réalisateurs.


Andrée CHABROL-VACQUIER

DUMAS fils ou l’anti-Œdipe

(d’après l’ouvrage de Marianne et Claude Schopp (éd. Phébus)

 

Personne n’ignore La Dame aux camélias, histoire tragique d’une courtisane abandonnée qui inspira à Verdi La Traviata. Mais qui connaît son auteur, Alexandre Dumas fils ? ce fut pourtant le plus célèbre dramaturge de son temps, aussi illustre alors que son père, créateur des Trois mousquetaires, à tel point qu’a circulé le plaisant adjectif de « dumafiste ».

 

Le nom DUMAS n’est qu’un pseudonyme adopté par le grand-père général, né Davy de la Pailleterie, le prénom étant commun à tous. Notre Alexandre tint à ce que le mot « fils » ne fût pas retranché de son nom, même après la mort de son père, d’autant plus qu’il était né hors mariage et en souffrait. Il naquit à Paris le 27 juillet 1824 d’une mère couturière, Louise Labay, séduite un soir par son voisin de palier qui menait une vie dissolue. Il ne laissa jamais tomber cette mère exemplaire qui ne se maria jamais. Son géniteur le reconnut officiellement le 17 mars 1831 ; il lui en voulut malgré tout beaucoup comme le montrent certaines de ses œuvres sur le thème de la désagrégation de la famille. Après un échec au baccalauréat, il devint un dandy très en vue, menant une vie tapageuse grâce à l’argent de son père et enchaînant les aventures.

 

De septembre 1844 à août 1845, il vit une histoire d’amour avec la demi-mondaine Marie Duplessis qui lui inspire l’écriture du roman La Dame aux camélias, écrit en 1848, quelques mois après la mort de la jeune femme. Le succès de ce livre lui ouvre une carrière littéraire tandis que celle de son père décline. Il devient l’ami de George Sand qu’il appelle sa « chère maman ». Il a une liaison avec la femme d’un prince russe : Nadajda von Knosring, dite Nadine, qu’il finira par épouser et aura deux filles en 1864 et 1867. Il aurait préféré avoir un 3ème Alexandre Dumas. En 1874, il est élu à l’Académie française et se lie avec Jules Verne. Il obtient des promotions dans l’Ordre de la Légion d’honneur (chevalier en 1857, officier en 1867, commandeur en 1888, grand officier en 1894).

 

En 1895, Nadine, de qui il était séparé, décède ; il épouse sa maîtresse Henriette Escalier (1851-1934) et meurt peu après, le 27 novembre 1895, à son domicile. Il est inhumé au cimetière parisien de Montparnasse.

 

On peut dire que sa vie a été bien remplie dans tous les domaines. Il s’est distingué avec l’écriture de La Dame aux camélias dont le théâtre s’empara, mais il a écrit de nombreux romans et contes parmi lesquels Césarine, Antonine, Le Roman d’une femme, Diane de Lys, Un père prodigue, etc., des essais : L’Homme-femme, La question du divorce, etc., des poèmes.

Sur le plan du théâtre, il a collaboré avec George Sand, Émile de Girardin, son père, etc.

 

Tout le poussait à détester ce père : sa naissance d’enfant naturel, leur rivalité d’écrivains, leur caractère différents. Mais il l’aimait et cet amour était réciproque. Il le protégeait et l’aidait financièrement jusqu’au moment où la situation devenant catastrophique à cause d’une vie agitée, il prit ses affaires en main. L’enfant rebelle dans sa jeunesse se révéla être un anti-Œdipe : protecteur de celui qui l’avait mis au monde, ce « grand enfant qu’il eut tout petit ».

 

Comment expliquer la célébrité posthume de l’auteur des Trois Mousquetaires et l’oubli du père de La Dame aux camélias ? On ne se rappelle bien souvent que du premier au point de lui attribuer le chef-d’œuvre du second. Pourquoi ?

 

P.S. : Marie Duplessis avait été baptisée la « Dame aux camélias » par sa fleuriste. Dans Le Nouvel Observateur du 1er février 2018, il est fait allusion au château de Port-Marly bientôt baptisé « Château de Monte Cristo » que se fit construire Alexandre Dumas père dans une période faste. Il est précisé qu’il va devenir l’Hôtel Monte Cristo, « un établissement qui s’inscrit dans le XIXe siècle et qui a pour thème l’écrivain A. Dumas », nouvelle preuve de l’oubli dans lequel est tombé le fils.

 

Andrée CHABROL-VACQUIER

La saga Nyssen et « ACTES SUD »


      Quarante ans d'existence pour la maison d'édition « Actes Sud », née en 1978 dans une bergerie provençale du XVIIIème siècle « Le Paradou », sous l'impulsion d'un certain Hubert Nyssen, publicitaire en Belgique et écrivain. Dix ans auparavant, Nyssen avait fondé dans ce lieu un atelier de cartographie « Actes » avec un jeune géographe. En 1977, à l'âge de 50 ans, il avait laissé son collaborateur continuer à Bruxelles sous le signe d'« Actes Nord » et créé avec sa compagne « Actes Sud » pour se lancer dans l'édition littéraire. Le premier ouvrage, La Campagne inventée, de Michel Marié et Jean Viard parut en 1978. Dès le début fut adopté le format étiré 10/19. Ce n'est pas toujours facile sur le plan de la trésorerie. Un matin de l'hiver 1979, Françoise, la fille de Hubert, rejoint son père. Elle a laissé son travail parisien, s'embarquant vers le Sud dans une camionnette de location, avec enfants, piano et chats. Elle a toujours manqué de confiance en elle, au point de se lancer, adolescente, dans des études de sciences, de crainte d'échouer en lettres, puis de se laisser influencer par le second mari de sa mère, le généticien René Thomas, et de devenir chercheuse. À cette période de sa vie, elle s'était investie dans les comités de quartier, l'action sociale et éducative en direction des enfants défavorisés, et avait abandonné son doctorat pour se tourner vers des études d'urbanisme. Quelque temps plus tard, fuyant Bruxelles, elle s'était installée à Paris avec deux enfants en bas âge pour travailler à la Direction de l'architecture, mais elle s'adaptait mal à la vie de notre capitale ; en fait, elle se cherchait. Une nouvelle vie s'annonce pour elle, d'autant plus qu'en 1982 elle s'enflamme pour un agronome, Jean-Paul Capitani, qui intègre « Actes Sud » et en devient un solide capitaine.

     En 1983, la structure a un effectif de 154 personnes, ce qui l'oblige à quitter le mas pour Arles. Elle sort un livre par jour, 350 par an. Puis arrivent Millénium, Paul Auster, Nina Berberova (1984) et avec eux le succès. « Actes Sud » devient une entreprise, rachète « Papiers » en 1987, ce qui entraîne la publication d'une quarantaine de pièces de théâtre chaque année, rachète également « Sindbad », ouvre « Actes Sud junior », reprend « Solin ». « Actes Sud » est novateur, se bat contre les dégâts du Nouveau Roman en montrant que la littérature n'est pas française, mais internationale. Sa plus belle histoire est celle vécue avec Nina Berberova, une écrivaine extraordinaire arrivée à 83 ans sans avoir le moindre succès et qu'il a fait éditer en sept ans en 26 langues différentes avec un million d'exemplaires vendus en France.

    En 1987, Françoise Nyssen devient présidente d'« Actes Sud » et fait peu à peu son chemin puisque la petite maison d'édition créée par son père a aujourd'hui 11000 titres au catalogue, 217 employés, a publié le meilleur de la littérature contemporaine, de Kamel Daoud à Nancy Huston, et récolté les bénéfices de sa fidélité envers les écrivains avec trois prix Goncourt en moins de douze ans (Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari, Mathias Énard) et deux prix Nobel de littérature (Imre Kertész, Svetlana Alexievitch).

     Hubert Nyssen, que nous avions vu et entendu à Montauban à lettres d'automne, s'en est allé le 12 novembre 2011 à l'âge de 86 ans, laissant une entreprise passionnante, mais bien ancrée dans le monde culturel, une entreprise qui a connu à ses débuts une situation financière un peu rude (avant le succès foudroyant de Millénium), mais a généré beaucoup de bonheur.

    « Actes Sud » n'en finit pas de grandir. En effet, l'entreprise a pris le contrôle d'une dizaine de confrères, constitué un réseau de librairies, créé des bureaux à Paris, mis en place à Arles un centre culturel. Ses bénéfices tournent autour de 2,5 millions d'euros, ce qui lui assure l'indépendance. La société appartient à 95% à une SCI familiale composée principalement de Françoise et son mari. Pour l'essentiel, souligne Bertrand Py, le directeur éditorial, « ils utilisent leurs dividendes pour entreprendre et pour servir, avec beaucoup de générosité ». C'est ainsi qu'après le suicide de leur fils âgé de 18 ans, Antoine, en février 2012, dans une école spécialisée du Massachusetts, ils ont créé une école alternative, « Le Domaine du Possible », dédié aux enfants précoces exclus du système scolaire classique. Dyslexique, dyspraxique, cet adolescent ne trouvait pas sa place et a laissé le message suivant à ses parents : « Ça me rendra heureux de savoir que vous vous portez bien et que vous faites des choses que vous aimez. » Il aurait été certainement à son aise dans cet établissement installé à La Volpelière, construit sur 120 hectares entre la Crau et la Camargue qui, sous l'égide d'Edgar Morin et de Pierre Rahbi, propose une alternative au vieux système éducatif et accompagne une centaine d'élèves en difficultés, de la maternelle au baccalauréat, au milieu des oliviers, amandiers, pins d'Alep, moutons, taureaux et chevaux.

    En mai 2017, une page nouvelle s'est ouverte pour Françoise Nyssen qui a dû laisser la présidence d' « Actes Sud » à son mari. À sa grande surprise, elle a été nommée ministre de la culture par Emmanuel Macron. Contrairement à son père, elle n'est pas sensible aux honneurs. Elle a accepté cette responsabilité après un peu de résistance, capitulant devant la force de persuasion du président de la République expliquant que ce ministère a besoin d'être incarné, réenchanté, devant l'attitude admirable de son mari qui veut bien assurer la continuité de l'entreprise. Elle a senti également que, du haut de son paradis, Antoine la guidait vers une nouvelle mission au service des autres. Le chemin ne sera peut-être pas tranquille, mais Françoise Nyssen est une adepte du yoga et du shiatsu. Elle doit son apparence calme à l'heure de méditation qu'elle se réserve tous les matins, méditation au cours de laquelle elle pratique les cinq tibétains, des exercices propres à chasser le stress.

    Nulle inquiétude à avoir pour l'entreprise « Actes Sud ». Sa pérennité semble assurée par les enfants Nyssen puisque vers l'âge de 30 ans trois filles sont revenues vers la maison pour y trouver leur place et y travaillent désormais. Elles seront et sont déjà au service de ce projet initié par leur grand-père, en accord avec l'idée qu'il se faisait du métier d'éditeur ! Placer l'éditorial au centre, s'attacher au contenu des livres, prêter attention à tous ceux dont on a la responsabilité, les auteurs comme l'équipe. Et veiller à conserver le plaisir de le faire.

Andrée CHABROL-VACQUIER

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