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Les écrivains et la gastronomie


Des mots aux mets, il n'y a qu'un pas. Il ne faut donc pas s'étonner que de Rabelais à Dumas, de Colette à Pagnol, Marie Rouanet, Mathias Enard, Marie NDiaye et bien d'autres, nos écrivains aient souvent célébré la bonne chère. Installons-nous donc à leur table !

La nourriture est omniprésente dans l'oeuvre de François Rabelais. Le premier roman de cet humaniste de la Renaissance, paru en 1532 et sous-titré « Chronique truculente de la vie d'un géant aux appétits joyeux » a pour héros Pantagruel, né un mardi-gras. Toujours affamé, celui-ci commence par se repaître du lait de 4600 vaches et passera sa vie à ripailler, d'où l'expression maintenant courante « appétit pantagruélique ». Rabelais, ivrogne de réputation, a vraiment influencé notre langue qui a retenu par exemple : « repas gargantuesque », « dive bouteille », « mouton de Panurge », substantifique moelle », « rabelaisien », « corne d'abondance », etc.

Les auteurs suivants ont également un faible pour la nourriture. Au XIXe, George Sand est une épicurienne qui fait pousser patates douces et ananas, pique-nique avec Balzac, Dumas ou Chopin, cuisine allègrement les mets du terroir dont elle compile les recettes (800 pages), affirme « faire des confitures est aussi sérieux qu'écrire un livre ».

Victor Hugo, à l'appétit insatiable, faisait des mariages gustatifs insolites, assaisonnant par exemple son café au lait d'un filet de vinaigre ou relevant son morceau de brie d'une cuillerée de moutarde. Il adorait mélanger dans son assiette tous les plats servis à dîner et laper de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé quand il écrivait et attendait l'inspiration.

Dumas père adorait manger et cuisiner. Il essayait d'épater ses convives, parmi lesquels le compositeur Rossini, inventeur du tournedos au foie gras, en préparant les épices rapportées de ses voyages en Orient et en inventant des recettes comme le poulet à le ficelle ou le potage aux queues de crevettes. En 1873, trois ans après sa mort, parut son Grand Dictionnaire de cuisine qui tint une place à part dans son oeuvre. C'est en quelque sorte le roman de sa vie où il se montre philosophe, historien et poète.

Même Virginie Wolf que l'on disait anorexique affirmait : « On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n'a pas bien dîné. » Elle a d'ailleurs placé dans ses livres de nombreuses scènes de repas, notamment dans Mrs Dalloway ou La Promenade du phare.

Romancière, journaliste, Colette parle de nourriture, d'ingrédients et de recettes dans sa vie, ses livres, ses articles dans Marie-Claire ou Le Figaro. Que ce soit dans sa Bourgogne natale ou dans sa jolie maison de Saint-Tropez (La Treille Muscate), elle observe, dévore, se régale par exemple de riz aux favouilles (petits crabes parfumés), de rascasse farcie, de beignets d'aubergine. Dans La Naissance du jour, elle interroge : « Ne crois-tu pas qu'ils aimeront ma sauce avec les petits poulets ? Quatre petits poulets fendus par moitié, frappés au plat de la hachette, salés, poivrés, bénits d'huile pure... »

Roald Dahl, géant de la littérature jeunesse, auteur de Charlie et la chocolaterie, est obsédé par la nourriture, laquelle traverse son oeuvre. Cette idée fixe remonte à son enfance où, interne dans un collège gallois, il avait avec des camarades la mission de tester les chocolats de la célèbre maison Cadbury. Il ne se limite pas aux plaisirs de la table, s'attarde sur leurs inconvénients quand ils engendrent la gloutonnerie, finit par conseiller : « Soyez gourmet et non gourmand.»

Les livres de Jean Giono fleurent bon l'huile d'olive et les herbes sauvages. Cet auteur provençal de coeur et de plume doit son goût des bonnes choses à sa mère Pauline et il recommande « la bouillabaisse du pauvre » (sans poisson), les truffes (bon marché à l'époque), les oeufs fraîchement sortis du nid frits ou à la coque.

Certains esprits moqueurs trouvaient que l'écriture de Marguerite Duras avait parfois des airs de listes de commissions ou de recettes de cuisine. L'auteure de L'Amant n'a jamais caché son goût pour les bons petits plats qu'elle dégustait à ses adresses préférées ou qu'elle concoctait dans la grande cuisine de sa maison de Neauphle-le-Château. En 1999, trois ans après sa mort, son fils, Jean Mascolo, décida de publier un petit ouvrage intitulé La cuisine de Marguerite où l'on trouvait par exemple les secrets de la soupe poireaux – pommes de terre de l'omelette vietnamienne ou de la tarte au citron. Mais Yann Andréa, l'exécuteur testamentaire s'y opposa. L'ouvrage est devenu un véritable objet de culte.

Marcel Pagnol est très attaché aux saveurs de son enfance méridionale à Aubagne. Épicurien, il aime : polenta gratinée, omelette soufflée aux asperges sauvages, fougasse aux olives et romarin, poêlée de palourdes, etc. et tout cela arrosé d'un petit remontant. « Il faut que la liqueur s'épanouisse sur la langue. Ça te pince un peu la pointe et puis ça s'ouvre comme un éventail qui te caresse les gencives et hop ! un velours dans la gargamelle. » (écrit-il dans le scénario des « Lettres de mon moulin »).

Nos contemporains ne sont pas en reste sur le plan des nourritures terrestres. Chez Michel Houellebecq, elles abondent, révélant les ressorts cachés des personnages. Soumission, par exemple, est émaillé de céleri rémoulade et de purée de cabillaud. En ce qui le concerne, l'auteur adore la charcuterie.

Jim Harrison, disparu en mars 2016, était un bon vivant, boulimique, grand amateur d'alcools, de tabac, de repas abondants, et disait : « J'aime les huîtres, par douzaines... de douzaines. » Ses véritables Mémoires datent de 2002 et s'intitulent Aventures d'un gourmand vagabond (Bourgeois).

Le Goncourt 2015 (Boussole), Mathias Enard, vit à Barcelone où il a ouvert un restaurant libanais avec un ami et se livre au grand plaisir de cuisiner, du sanglier par exemple, avec un gratin de crozets cuits dans du thé fumé.

En octobre 2016, Marie NDiaye (prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes), a publié La cheffe, roman d'une cuisinière, ouvrage dans lequel elle raconte la vie, la carrière de son héroïne et où la cuisine est vécue comme une aventure spirituelle dans laquelle le plaisir et le corps sont les instruments d'un voyage vers un au-delà.

N'oublions pas notre invitée de 2008, Marie Rouanet, ainsi perçue d'après son oeuvre :

« Chez Marie

C'est à Noël qu'il faut frapper à sa demeure

Pour y sentir alors le bonheur, la chaleur,

La douceur du partage et les parfums d'orange.

Le noir genévrier coupé dans la forêt

Embaume la maison où se mêlent aussi

L'odeur des berlingots et des bougies soufflées,

Des souvenirs d'enfance à jamais conservés.

Dans une coupe blanche au centre de la table

Vit depuis quelques jours le blé de sainte Barbe,

Pendant que sont servies des huîtres de l'étang.

Un vrai cochon de lait, du confit, du foie cru

Et les treize desserts bien connus en Provence.

Marie est inventive et poète surtout,

Aussi n'oubliez pas de prendre dans le plat

Qui vous fait des clins d'oeil de toutes les couleurs

Quelques noix en argent ou quelques noix en or,

Pour avoir le plaisir d'y découvrir blottis,

Un petit mot d'amour, un caillou, une perle,

Une pépite d'or, un fin croissant de lune,

Un rayon de soleil ou un soupçon d'espoir.

(A. C.-V.)

La gastronomie et la littérature entretiennent donc un vieux compagnonnage. Barthes notait que « chez Flaubert, Proust, Zola, on sait toujours ce que mangent les personnages » et que la description du contenu des assiettes « constitue la marque même du romanesque ». Nous pouvons remarquer par ailleurs que la remise des grandes distinctions littéraires est toujours associée de différentes manières à des repas ou des cocktails dînatoires : Goncourt et Renaudot chez Drouant, Fémina au Cercle de l'union interallié, à deux pas de l'Élysée, Médicis à la Méditerranée, place de L'Odéon, Interallié chez Lasserre aux abords des Champs-Élysées, etc. Nourritures terrestres et intellectuelles sont le sel de la vie si elles se combinent intelligemment.

Andrée CHABROL-VACQUIER

LE TALENT SERAIT-IL HEREDITAIRE ?

 
    Il est difficile de répondre à cette interrogation tant le problème est complexe. Mais, au fait, comment définit-on le talent ? Le dictionnaire le voit comme une aptitude particulière dans une activité, - une capacité -, un don. Chacun d’entre nous a plus ou moins des aptitudes à faire ceci ou cela ; ne dit-on pas par exemple « Elle brode comme sa grand-mère » ou « Il a la voix de son père » ?
   On remarque en effet des générations d’écrivains, de musiciens, de comédiens, d’artistes, de sportifs, etc. qui jalonnent les généalogies de certaines familles, ce qui conduit à se poser la question de l’hérédité. Ainsi de nombreux enfants d’écrivains poursuivent brillamment l’oeuvre d’un parent ou écrivent eux-mêmes. Par exemple, Patrice DARD a continué à faire vivre le San Antonio de son père Frédéric ; l’Américaine Mary HIGGINS CLARK a passé de son vivant le témoin à sa fille Carol, auteur de romans noirs plus fantaisistes et moins terrifiants que les siens. Elles ont même écrit ensemble deux charmants suspenses Trois jours avant Noël et Le soir je veillerai sur toi (Albin Michel). D’autres ont suivi le chemin de leur géniteur ou génitrice. Citons Françoise MALLET JORIS, fille de la romancière Suzanne LILAR ; Jean-Philippe TOUSSAINT, fils du romancier Yvon ; Julie WOLKENSTEIN, fille de Bertrand POIROT-DELPECH ; Yann QUEFFELEC, fils d’Henri ; Alexandre JARDIN, fils de Pascal ; Marie NIMIER, fille de Roger ; Martin AMIS, fils de KINGSLEY, Mazarine PINGEOT, fille de François MITTERRAND, etc.
   Dans le milieu des arts, du théâtre, du cinéma, de nombreux enfants ont des géniteurs talentueux comme Sacha GUITRY, Romane BOHRINGER, Guillaume et Julie DEPARDIEU, Charlotte GAINSBOURG, Vincent CASSEL, Chiara MASTROÏANI et bien d’autres. BACH, MOZART, BEETHOVEN, ont eu des pères célèbres, et les CASADESUS sont un bel exemple de transmission.
   Dans un autre domaine, James THIERREE, funambule, acrobate volant, est le petit-fils de CHARLOT, fils de Victoria CHAPLIN et de Jean-Baptiste THIERREE qui ont créé ensemble « Le Cirque invisible ». Ce milieu du cirque présente une quantité de filiations talentueuses : BOUGLIONE, RANEY, GRUSS, etc.
Peut-on dire pour autant que le talent d’écrire, de peindre, de faire de la musique, du sport, du théâtre, de la politique, des mathématiques, etc.se reçoit à la naissance ? On pourrait le croire en étudiant certaines familles comme les RENOIR, ROSTAND, CHEDDID, DEBRE, etc. mais peut-être que, plongé dans la " bonne famille ", chacun arrive à déployer ses ailes. Il est possible de transmettre sa passion à ses enfants. Ainsi de nombreux artistes ont affiné leur art en baignant dans un univers adéquat dès l’enfance. Plusieurs facteurs socio-environnementaux entrent donc en jeu et les scientifiques restent assez méfiants sur la question de l’hérédité du talent. Est-ce que MOZART aurait été lui-même sans son père ? Est-ce monsieur Agassi qui a " fabriqué " son champion de fils ? Comment savoir que l’on dispose d’aptitudes, de dons, si personne ne nous aide à en prendre conscience ? Sans Monsieur GERMAIN, SON INSTITUTEUR, CAMUS serait-il devenu ce qu’il a été ?
    Mais d’autres n’ont pas eu de famille pour les aimer, les entourer, les conseiller comme Gérard DEPARDIEU ou Johnny HALLIDAY, tous deux talentueux en leur domaine ? Nombreux sont ceux qui ont su développer un don par eux-mêmes avec l’aide des rencontres, du hasard.
    Par ailleurs, on remarque que dans une famille tous les enfants n’ont pas forcément le don de leur géniteur. Plutôt que d’hérédité, on pourrait alors parler d’héritage plus ou moins lointain. Martin AMIS avait un frère et une soeur et il a été le seul à devenir écrivain. Par ailleurs, le fils unique, non reconnu, du sculpteur RODIN a tout juste été capable de devenir le gardien de la villa-musée des Brillants à Meudon. Camille CLAUDEL semblait un petit canard dans sa famille. On pourrait citer un grand nombre d’auteurs, de musiciens, de chanteurs, de sportifs, hommes ou femmes de talent n’ayant engendré aucun génie ; leurs rejetons pourtant favorisés ne percent pas. Bien des enfants ont pris la plume à l’exemple de leurs parents et n’ont pas réussi à les égaler comme Michel VERNE, Louis RACINE, Claude MAURIAC, DUMAS fils, etc. Sachant qu’il ne pourrait rivaliser avec son père, Thomas, Klaus MANN (oeuvre estimable malgré tout) s’est suicidé à l’âge de 42 ans. En revanche, CREBILLON et Léon DAUDET ont surpassé leur géniteur.
Affirmer que le talent est héréditaire serait aller contre la science mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il a quelque chose de génétique. « Un chien ne fait pas des chats », dit le proverbe. Nous remarquons tous que dès la naissance s’affirment certaines dispositions chez l’individu : aisance gestuelle, jolie voix, oreille absolue, belle diction, imaginations fertile, attirance pour ceci ou cela, etc. La famille joue alors un rôle capital en aidant, favorisant ou, au contraire, en bloquant des vocations. Nous avons tous, à des échelles différentes, des dons hérités d’un parent plus ou moins lointain ; il appartient à l’entourage de les déceler, les développer et à l’individu de travailler car le don nécessite du labeur, de la volonté, de la persévérance pour devenir talent.
Andrée-Chabrol-Vacquier

PRIX LITTERAIRES

 

Depuis la rentrée scolaire, nous assistons à la ronde des prix littéraires. Ils semblent très prisés par les écrivains qui, pour la plupart, travaillent dans l’ombre. Recherchent-ils la reconnaissance, la consécration, la gloire ou le profit ? Etre reconnu est capital car encourageant. Quel plaisir de sortir de l’ombre et de parvenir comme Philippe Delerm et Daniel Pennac à vivre de publications jusque là ignorées. Le cas de Françoise Sagan, célèbre à 17 ans avec son premier roman, est rare.

Les prix littéraires français et étrangers sont nombreux. Voyons seulement les plus côtés.

Prestigieux, le Nobel de littérature récompense annuellement depuis 1901 un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité, selon le testament du chimiste suédois Alfred Nobel. Il a été attribué le 13 octobre dernier au chanteur Bob Dylan pour avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine. Ce prix est le mieux doté de tous : 10 millions de couronnes suédoises (1 126 000 €) jusqu’en 2012, et maintenant 8 millions de couronnes (900 000 €), loin devant le prix Cervantès (125 000 €) réservé aux hispanophones.

Citons maintenant le Goncourt, prestigieux non par le montant du chèque à la clé (10 €) mais par la perspective de ventes massives. Ainsi Pierre Lemaître, couronné en 2013 pour Au revoir là-haut (Albin Michel), en est déjà à 600 000 exemplaires imprimés et plus de 20 traductions. Beaucoup d’espoir donc pour Leila Slimani, couronnée le 3 novembre dernier pour son roman Chanson douce (Gallimard).

Que font les lauréats de ce chèque de 10 € ? Certains l’égarent comme Erik Orsenna, lauré en 1988 pour L’exposition coloniale (Seuil), ou Jean-Christophe Ruffin, pour Rouge Brésil (Gallimard, 2001), qui après l’avoir retrouvé en rangeant des papiers l’a scanné. Mathias Enard, auteur de Boussole (Actes Sud, 2015), et Lydie Salvayre, Pas pleurer (Seuil, 2014), ne l’ont pas encaissé. Patrick Rambaud, La Bataille (Grasset, 2017), l’a encadré et placé dans la maison normande qu’il a pu acheter grâce aux droits d’auteur.

On sait que deux écrivains ont encaissé ce chèque ; Pierre Amette, La maîtresse de Brecht (Albin Michel, 2013) et le Suisse Jacques Chessex, L’Ogre (Grasset, 1973), qui s’est particulièrement distingué dans la mesure où il a demandé un autre chèque pour le montrer à la TV et sans scrupule, après l’avoir exhibé, l’a également remis à la banque.

Ce chèque a-t-il toujours été aussi minime ? Pas du tout. A sa mort, en 1896, Edmond de Goncourt laissa un testament ayant pour exécuteur Alphonse Daudet, son ami qui, la même année, devait créer puis perpétuer une Société littéraire avec mission d’instituer un prix de 5 000 francs récompensant un ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année. Ce fut la Société littéraire Goncourt ; elle délivra son premier prix en 1903 : 5 000 francs or qui, avec la dévaluation, se réduisirent peu à peu à 50 nouveaux francs en 1962.

Le chèque, tiré sur le compte de la Caisse des dépôts, était envoyé par la Poste et les laurés ne rencontraient pas forcément les jurés. Cela fait seulement dix ans qu’ils déjeunent ensemble chez Drouant où le chèque est remis en main propre et signé de la Société littéraire des Goncourt. Philippe Claudel a obtenu que le menu soit signé par les dix académiciens et il l’a affiché dans son salon à côté du chèque. Ces dix académiciens sont les suivants : Bernard Pivot, président depuis le 7 janvier 2014, Eric Emmanuel Schmitt, Didier Decoin, Paule constant, Patrick Rambaud, Tahar Ben Jelloun, Virginie Despentes, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel, Pierre Assouline.

 

Quelques prix non cités précédemment :

Renaudot : Yasmina Reza, Babylone (Flammarion)

Femina : Marcus Malte, Le Garçon (Zulma)

Médicis : Steve Sem-Sandberg, Les Elus (R. Laffont)

Grand prix du roman de l’A.C. française (100 000 €) : Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le Dernier des nôtres (Grasset)

Prix littéraire du Monde : Ivan Sablonka, Laëtitia ou la fin des hommes (Seuil)

Prix du roman FNAC : Gaël Faye, Petit Pays (Grasset) aussi Goncourt des lycéens 

Prix Décembre (30 000 €) : Alain Blottière, Comment Baptiste est mort (Gallimard)

Prix de Flore (6 100 €) : Nina Yargekov, Double nationalité (POL)

Prix Interallié : Serge Joncour, Repose-toi sur moi (Flammarion)

 

Les prix littéraires sont multiples et il en existe à tous les niveaux. En réalité, je ne crois pas qu’ils fassent courir les écrivains mais plutôt leurs éditeurs qui bâtissent ainsi leur réputation et leur fortune, après avoir encouragé, aidé, corrigé le poulain à potentiel.

Les écrivains s’expriment en général par besoin intérieur et non matériel. Comme tous les artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, ils construisent une œuvre. Certes, il leur est agréable d’être reconnu, de recevoir un prix que certains refusent parfois. Dans ce domaine, tout devient irrationnel, surtout quand on remporte le Goncourt, on reçoit un chèque de 10 € alors que le livre fait dans la foulée des centaines de milliers de ventes.

      En général, les conjoints des écrivains semblent leur prêter une assistance librement consentie. Mme Zola a dédié son existence à la carrière de son mari, n'ayant pas fait d'études et venant du petit peuple, elle considérait cela comme un privilège. Elle accepte non seulement les tâches matérielles mais également la liaison avec Jeanne Rozerot et les deux enfants qui en sont nés. Elle a suivi passionnément son époux durant l'affaire Dreyfus. Elle n'a pas été une muse pour lui mais il s'est inspiré de sa silhouette, de son histoire, a profité de son expérience terre à terre de la vie. Il lui a été toujours reconnaissant d'avoir rendu possible la tâche colossale qu'il s'était assignée en lui donnant une affection gardienne de sa tranquillité, un intérieur de tendresse où il put se cloîtrer. Par ailleurs, nous savons qu'après la mort du maître, la gardienne du temple se transforma en veuve abusive, construisant son identité en devenant Madame Emile Zola avec tout ce que cela comporte d'autorité. IL est possible qu'elle ait détruit les lettres de Cézanne et que, comme beaucoup d'autres veuves d'écrivains, elle ait arrangé l'histoire à sa manière, faisant tout pour que personne ne touche à la statue.

     Certains traits caractéristiques d'Alexandrine Zola se retrouvent chez d'autres compagnes d'écrivains comme Sophie Tolstoï, Frieda Richthofen qui vécut près de vingt ans aux côtés de D.H. Lawrence et aujourd'hui Jemia Le Clézio et Siri Hustvedt, l'épouse de Paul Auster. Jemia s'occupe de toutes les recherches en bibliothèque, des voyages, des contrats pour que son époux puisse se dédier entièrement à l'écriture. Siri Hustvedt a toujours cru au talent exceptionnel de son mari, même avant la publication de ses premiers romans.

     D'autres femmes, muses, maîtresses, épouses, des maris ou amants ont assisté les écrivains qui ont partagé leur vie. Tigy, mariée à Simenon en 1923, ferma les yeux sur la conduite du grand Georges, lui donnant bonheur et équilibre. Marie-France Ionesco protégea Eugène de ses détracteurs.

    Consuelo de Saint-Exupéry a été pour son mari, Antoine, une égérie, une muse. Elle lui inspira Le Petit Prince et l'illustra. Beaucoup de traits du héros lui sont empruntés : même écharpe portée à la garçonne, même coupe de cheveux " à la lionne ", même petit air étonné et nez retroussé. Qui sait lire entre les lignes retrouve toute l'histoire du couple. La rose est Consuelo délaissée sur sa planète mais vers laquelle le Petit Prince revient toujours. Saint-Exupéry lui attribue des traits de caractère qu'il n'aime guère chez elle (bavarde, coquette, dépensière), mais s'émeut devant sa fragilité (elle tousse) et sa solitude. Lui-même se représente sous les traits de son personnage principal et s'adresse des leçons de conduite : « Tu deviens responsable de ta rose », conseille le renard.

    Yann Andréa, le troisième " mari " de Marguerite Duras poussa à son comble l'art de la collaboration et montra un dévouement amoureux extravagant, ce que l'on peut réaliser en lisant Cet amour-là. Il fut durant seize ans la créature de Marguerite. Assigné à résidence, il tapait les textes, faisait la cuisine, la vaisselle, sortait la voiture à la demande. Il laissa même son idole choisir son nom et occasionnellement ses vestes.

    Philippe Djian dit que sa femme, Année, peintre, qui partage sa vie depuis des décennies est sa première lectrice. Richard Ford, l'Américain, éprouve la même adoration pour son épouse qu'il a rencontrée à l'université voici 48 ans. Elle est pour lui la seule capable d'apprécier son travail et de suivre pas à pas la croissance de ses manuscrits. Julian Barnes, l'auteur du Perroquet de Flaubert, a choisi son épouse comme agent littéraire. Xavier Bazot dit que sa compagne nourrit son travail par sa présence à ses côtés, au point d'être au cœur de l'un de ses derniers livres, Stabat Mater. C'est sans doute chez Serge Rezvani, l'auteur des Années Lula que la présence de la compagne, à la fois muse et femme, se révèle la plus forte, la plus lumineuse. Avec elle, il vit ; pour elle, pour essayer de dire leur amour et leur vie, il se met à chanter, puis à écrire après l'avoir peinte et c'est en croisant ses réflexions et des extraits du journal de Danièle qu'il écrit Le testament amoureux et ces mots : « Toute écriture est séduction. J'ai le bonheur de savoir près de moi celle à qui s'adresse chaque mot de séduction tracé sur mes feuilles. »

   En conclusion, il est possible d'affirmer que tout se passe plutôt bien dans la vie de nos écrivains. A l'unanimité, ils confient devoir beaucoup sinon tout à leur conjoint parce que :

- Sans eux, ils n'auraient pas écrit ce qu'ils ont écrit (C'est mourir un peu de Frédéric Dard n'aurait jamais existé sans Françoise, sa seconde femme.), leur conjoint les laisse magistralement tranquilles,

- Il les aide à se connaître (Philippe Djian, par exemple),

- Il sait ce qui sonne faux et les encourage à ne pas sombrer dans la facilité (Le Clézio parlant de Jemia),

- Ils vivent avec un être incroyablement romanesque. « J'ai écrit des romans grâce à elle », affirme B. Henry Levy parlant d'Arielle Dombasle qui de son côté chuchote, espiègle : « Bernard a la grâce de me faire lire ses papiers en premier et l'élégance de me faire croire que mon avis compte. »

Andrée-Chabrol-Vacquier

Les traducteurs : grandeur et misère (à partir d’articles de presse)

I Qui sont-ils ?

Il existe deux sortes de traducteurs on plutôt de traductrices, car près de huit d’entre eux sont des femmes.

  1. Ceux qui s’occupent de textes techniques (modes d’emploi, travaux industriels) :

    Ils sont souvent employés par les firmes elles-mêmes ou des agences spécialisées et, en général, rémunérés au mois 

  2. (de 16 000 à 90 000 € brut par an), un tiers d’entre eux arrondissant leur fin de mois par des traductions supplémentaires.

 

Ceux qui traduisent des livres (B.D., discours, romans, etc.) :

Ils sont pour la plupart indépendants et doivent publier six ou sept livres par an pour vivre. De plus, la suppression de l’abattement fiscal sur les droits d’auteur les a bien pénalisés.

II Combien sont-ils ?

La France compte un millier de "traducteurs professionnels" pour lesquels cette activité constitue plus de 70% de leur revenu et qui vivent de leur plume. Chaque année, il en arrive encore cent-cinquante qui ne vivront pas de leur travail mais obligeront les premiers à se serrer un peu la ceinture, surtout s’ils traduisent de l’anglais, langue surreprésentée, contrairement au chinois ou au turc.

III Combien sont-ils payés ?

Dans ce métier, la règle est rare et tout se négocie. Il faut savoir si l’on sera payé au feuillet ou au mot, au forfait ou au pourcentage sur les ventes, sur la base du texte de départ ou d’arrivée, si l’on sera relu, corrigé… Avec l’évolution technique, les traducteurs sont de plus en plus mal payés. Autrefois, quand on tapait à la machine à écrire, on se basait sur un feuillet de vingt-cinq lignes avec soixante signes maximum par ligne. Qu’il s’agisse d’un roman avec des dialogues rapides ou d’un essai compact, l’éditeur payait en fonction du nombre de pages du manuscrit. Avec l’arrivée du traitement de texte, le système s’est poursuivi pendant quelque temps et le traducteur qui rendait une disquette touchait un supplément. Mais les éditions comprirent rapidement l’avantage que pouvait leur apporter l’évolution technique. Ils cessèrent alors de verser cette prime et décidèrent que la disquette, puis la "pièce attachée", serait la règle, une façon d’économiser la composition du texte.

Ensuite, ils considèreront avec intérêt l’une des fonctions du traitement de texte : le comptage des signes, une façon de ne plus payer pour les blancs. Dès lors, ils paient au mot, même au signe parfois, carottant au passage le traducteur en comptant les signes seuls et pas les espaces entre les mots. On se demande comment ils consentaient encore à payer les signes de ponctuation. Un feuillet moyen était rémunéré une vingtaine d’euros (un peu plus pour les langues rares, les textes particulièrement difficiles, les travaux urgents, ou pour les traducteurs renommés). On ne les obtient aujourd’hui que si le feuillet contient 250 mots, ce qui représente une baisse de 15 à 30 % du revenu moyen des traducteurs en une quinzaine d’années, malgré la revalorisation calculée par certains éditeurs (10% en moyenne). La poésie est payée parfois à la pièce, même au vers (environ 1,50 € le vers). Il arrive que le traducteur ne reçoive son chèque qu’à la parution du livre et non à la remise du texte.

Néanmoins, il faut savoir que, notamment grâce aux aides à la traduction du Cercle National des Lettres, c’est en France, pays massivement importateur de livres étrangers, que le traducteur est le mieux traité, intellectuellement et financièrement . Aux États-Unis, il vaut mieux éviter de dire qu’on est traducteur, car les portes se ferment comme devant un raté.

La traduction technique est plus facile et mieux rémunérée, en général au forfait ; elle peut bénéficier de l’aide de logiciels spécialisés (Worldfast, Oméga T ; Trados) qui "apprennent" des mots, des tournures, des phrases entières, plus ou moins récurrents dans des textes comparables. Il semblerait que près de 70% des travailleurs techniques fassent appel à ces logiciels qui, mal employés, donnent souvent des résultats catastrophiques, des modes d’emploi incompréhensibles.

Le traducteur, en vertu du Code des Usages, signé en 1993 par ses syndicats et le Syndicat national de l’Édition, doit percevoir un pourcentage sur les ventes, car il est considéré comme un auteur dont le nom doit apparaître sur la couverture de l’ouvrage. Quand cette clause est respectée, il touche de 0,2% à 2% du prix public hors taxe calculé au nombre de pages. Si l’auteur d’origine est une star qui reçoit un pourcentage plus important que d’habitude, le traducteur doit rabattre ses prétentions. Il existe un système mixte, à valoir sur 2% puis 0,5% si le livre dépasse le premier tirage, ce qui arrive très rarement. En revanche, Daniel Pennac reverse à ses traducteurs européens 10% de ce que rapportent les cessions de droits.

Quelques témoignages de traducteurs

  • Gérard Guégan (vient de traduire de l’américain avec son fils Alexandre Un retour du vieux déguelasse de Charles Buckowski, chez Grasset) :

    « Je suis un traducteur occasionnel ; la traduction représente pour moi un revenu marginal… J’ai négocié mon contrat, obtenu 3% sur les ventes avec un à-valoir et je suis payé au feuillet, de 1500 signes, à l’ancienne. Je travaille trois jours et demi par semaine, de 5h15 jusqu’au soir. Mon fils fait un premier jet et je retravaille derrière. Chez Grasset, un préparateur relit anglais et traduction, et un correcteur relit à la fin. Je demande à relire toutes les épreuves jusqu’au bon à tirer. »

  • Denise Beaulieu (a traduit les volumes 1 et 3 de la trilogie 50 nuances d’E.L. James, chez J.-C. Lattès) :

  • « J’ai signé un contrat standard avec une avance sur droits d’auteurs, calculée au feuillet et versée en trois fois (à la signature, à la remise du manuscrit, à l’acceptation). Mon pourcentage doit être de 10% sur le prix public. »

  • François Maspéro (vient de traduire de l’espagnol Trois vies de saints d’Eduardo Mendoza, au Seuil), apprécie ce métier « qui permet de ne pas être seul », car selon le sujet (le tango, les galères, le football, etc.), il est nécessaire d’avoir des documentalistes.

    Malgré le peu de rapport de cette profession, on rencontre des traducteurs heureux, car ils sont animés par la passion, au point même parfois de traduire sans contrat, de publier vingt ans après, parfois à leurs frais.

                                                                                                             Andrée-Chabrol-Vacquier

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